8th Wonderland

Internet peut-il être le lieu d’une nouvelle démocratie qui offrirait aux internautes le moyen d’apaiser leurs frustrations envers des gouvernements, des représentants politiques ou religieux et des sociétés civiles qui ont cessé de faire du bien commun le moteur de leurs actions ? Selon les réalisateurs Nicolas Alberny et Jean Mach, sans hésitations, la réponse est oui. 8th wonderland , film d’anticipation qui se déroule dans un futur immédiat, entraîne les spectateurs dans une déferlante d’actions non-politiquement correctes menées par une communauté d’internautes se réclamant citoyens d’un pays virtuel, la huitième merveille ou 8th wonderland .

Originaires du Sénégal, d’Iran, de Russie, de France ou d’Italie, ils sont unis par une même déception envers les instances dirigeantes internationales et locales. Leurs revendications sont variées : de l’accès à la trithérapie pour les habitants des pays en voie de développement à la fin des délocalisations et des licenciements de masse dans les bassins industriels des pays occidentaux. Toutes expriment l’espoir et surtout le désir qu’un nouvel ordre social mondial soit possible.

Filmer l’éclosion puis l’évolution sur la scène médiatique et politique internationale d’un pays délocalisé virtuellement et dont la politique extérieure dépend des motions déposées par les internautes aurait pu nous séduire. 8th wonderland est la mise en scène d’une utopie égalitaire qui transcende l’usage habituel d’Internet pour en faire un outil de prise de décision politique qui permet l’avènement d’une nouvelle démocratie.

Chaque semaine, tous les habitants de 8th wonderland font un don symbolique de 1 euro. Une proposition d’action concrète à réaliser dans le monde réel, hors de la toile, est également soumise au référendum. Pas de président ou de gouvernement mais une démocratie participative où les habitants arbitrent eux-mêmes les débats quant aux diverses actions à mener. Le bon sens et le consensus ont valeur de loi et les membres trop violents sont neutralisés par les appels à la mesure et à la raison émis par les autres habitants comme Yuichira (Evelyne Macko), le Lao Tseu féminin de la huitième merveille… Le gouvernement pour le peuple et par le peuple, voilà le modèle politique proposé par les résidents de 8th wonderland .

Non content de son statut de pays virtuel, 8th wonderland se pose comme un nouvel arbitre de la politique internationale, se substituant à l’ONU, au FMI…ce qui n’est pas sans rappeler les visées de certains mouvements altermondialistes. Les réalisateurs nous proposent une nouvelle internationale dont le cri de ralliement ne serait pas « travailleurs unissez-vous » mais « déçus et frustrés du système, connectez-vous ! » Même si Internet permet d’abolir les frontières géographiques, de genre et d’âge, les chevaux de bataille des habitants de 8th wonderland se nourrissent de préoccupations locales, voire individuelles comme le prouve les atermoiements répétés du personnage d’Ahmed (Gérald Papasian). D’abord réfractaire au fonctionnement de 8th wonderland, interdisant son utilisation à sa femme Rachida (Ahlima Mhamdi), il espère ensuite qu’ 8th wonderland pourra, par les actions de ses membres, redorer le blason de l’Iran et des autres pays arabes à l’étranger. Mais, les actions des habitants de 8th wonderland demeurent résolument politiques et idéologiques : installer des distributeurs de préservatifs sur les murs du Vatican relève davantage de l’acte militant que de la blague potache. 8th wonderland , c’est une tribune d’idées et de revendications variées qui permettent aux réalisateurs d’effleurer les grands débats d’actualité de ce temps sans jamais les traiter réellement …

A l’image des différentes fenêtres de chat qui apparaissent à l’écran, 8th wonderland est un film fourre-tout qui à trop vouloir dénoncer perd en crédibilité. Le film sombre à bien des moments dans la caricature facile. Les tiraillements entre les internautes qui regrettent une radicalisation des actions comme le meurtre d’un dictateur membre d’un cartel de la drogue et ceux qui estiment que la fin légitime tous les moyens sont filmés de manière désinvolte. Les dialogues sonnent creux.

Les personnages qui auraient pu gagner en profondeur psychologique reflètent des comportements types. Et l’on pourra alors se rappeler de la publicité Allianz où, à l’occasion d’une table ronde, apparaissent des employés représentant la peur, le pessimisme et la raison avec Charlotte Rampling en guest star.

Les personnages féminins sont particulièrement grotesques et stéréotypés. Jenny (Sarah Lloyd) est l’image même de la femme-enfant, brave fille décérébrée, qui désire ardemment la paix dans le monde et promet de montrer ses seins pour être élue ambassadrice de 8th wonderland. Andie (Laetitia Noyon) est la top modèle française au grand cœur et aux principes moraux : elle s’oppose à l’exécution punitive du dictateur latino-américain, tombe amoureuse d’un chômeur fauché et prête son chalet suisse au meurtrier du fameux dictateur (cherchez l’erreur !) Ludmila, journaliste russe qui couvre les défilés de mode et sert de traductrice au président russe, est l’agent double à l’intelligence froide. On a bien du mal à croire qu’elle empêche la création d’une centrale nucléaire russe en Iran en provoquant un incident diplomatique lors de la rencontre entre les chefs d’état russe et iranien. La scène de l’entrevue politique frise le ridicule et l’invraisemblable : Ludmila traduit de manière erronée les propos des chefs de gouvernement afin de leur faire croire que leurs homologues respectifs se moquent de leurs épouses. Enfin, comble du ridicule, cette séquence où les chefs d’états des grandes puissances, réunis pour le G8, voient leurs enfants contaminés par le virus du SIDA lors d’inoculations orchestrées par les membres de 8th wonderland … Et on saluera la subtilité du propos et la gratuité des images lorsque la fille du président américain se fait semble-t-il violer…

Le suspense et la tension dramatique sont également de pacotille. Alors que tous les services de renseignements tentent de localiser le serveur et les adresses IP des résidents du pays virtuel, un habitant de 8th wonderland qui travaille pour les services secrets dialogue en chuchotant avec les autres internautes de son lieu de travail à la barbe de tous –y compris son supérieur…
La succession de flash info détaillant les actions coup de poings menés aux quatre coins du monde par des habitants de 8th wonderland se révèle répétitive et rébarbative. Les clins d’œil appuyés aux présentateurs TV (Nikos Alliagas fait une apparition en tant que présentateur du journal de la chaîne grecque, Amanda Lear joue elle à merveille le rôle d’une journaliste italienne d’investigation –sic- ) n’apportent rien à l’intrigue sinon d’ancrer le film dans une tradition de téléréalité qu’il brocarde par ailleurs à travers le personnage d’imposteur de John Mc Clane (Matthew Géczy) –prétendu créateur de 8th wonderland – et la motion de censure votée contre les TV réalités pour crime contre l’humanité.

Malgré ses faiblesses scénaristiques et le jeu inégal des acteurs –saluons tout de même Alain Azerot qui campe avec justesse un César sénégalais opportuniste et gouailleur, et Bill Dunn, très convainquant en président américain blessé et outré-, le film a le mérite de soulever de bonnes questions : une démocratie telle que celle rêvée par les habitants de 8th wonderland ne serait-elle pas la dictature de la majorité ? Tout pouvoir politique déclarant œuvrer pour le peuple ne nécessite-t-il pas des contrepouvoirs ? Quelle légitimité attribuer à l’autorité politique ou religieuse ? Sur quoi doit-on baser les décisions politiques ? Sur des valeurs morales telles que l’égalité ou sur un pragmatisme éclairé ?

Malheureusement, le défaut principal du film –outre ses invraisemblances et ses ressorts dramatiques cheap- est de nous faire croire, notamment à travers un happy-end facile que la politique est chose aussi aisée que de cliquer ou d’alimenter son profil sur Facebook. Le générique de fin, tout à la gloire des acteurs de l’épopée 8th wonderland , démontre hélas que l’ambigüité et le pouvoir subversif du film se sont réduits comme peau de chagrin et ont fait place à une célébration des travers brocardés par les réalisateurs et les personnages au début de l’histoire, à savoir : médiatisation, démagogie et règne des apparences.

Réalisation et scénario : Nicolas Alberny, Jean Mach Photographie : Antoine Marteau Musique : Nicolas Alberny Interprétation : Matthew Géczy, Alain Azerot, Robert William Bradford Pays : France Genre : Thriller
Durée : 01h34min Année de production : 2009 Date de sortie cinéma : 12 mai 2010 Distribution : Mad Films / Help Distribution Images © Mad Films

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2 Responses to "8th Wonderland"

  1. Pierre Fonsagrive says:

    Bel article, Nausica –

    Pour ma part, ce qui m’a dérangé dans ce film c’est cette idée de « pays virtuel » : en quoi 8th Wonderland.com est un pays ?
    Il n’offre ni citoyenneté ni asile, ce n’est rien de plus qu’une chatroom comme il y en a déjà tant sur la toile.

    De fait, la notion de « démocratie » répétée ad nauseam pendant tout le film en est ébranlée : les adhérents de 8th Wonderland votent des décrets qui ne sont pas applicabes dans leur propre pays ( puisqu’il n’existe pas, même pas virutellement ) mais dans celui des autres.

    Une élite éclairée ( ils ont dû cocher la case de respect de la charte du forum 8th Wonderland : pas de propos racistes, d’incitations à la haine, etc … ) décide de ce qui est bien pour les nations; triste notion de la démocratie.

    C’est, si on admet l’hypothèse que 8th Wonderland est un pays, de l’ingérance totale, si on la conteste, une forme de franc-maçonnerie : les membres d’une communauté décident entre eux, dans l’opacité, d’imposer des réformes.

    On se demande enfin comment peut-on adhérer à 8th Wonderland ? Il faut un parrain ? Pourquoi le 1er djeunes est membre et pas J Mc Clane, l’imposteur ? Il semble absolument impossible de s’inflitrer, aucun gouvernement, aucune personne qui manque de probité ne peut entrer. Les imposteurs et les gredins refuseraient-ils d’adhérer à la fameuse charte du forum, n’ayant plus que, comme seul recours, les tentatives de cracker la sécurité du site … ?

    Bref, un beau coup d’épée dans l’eau.

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    • Nausica Zaballos Salvador says:

      L’outil technologique offre la possibilité à plusieurs révoltés de créer une communauté… mais partager des revendications est-ce suffisant pour créer un pays ou donner le sentiment d’une identité transnationale qui résoudrait tous les problèmes posés par l’avidité humaine? Quand on voit ce que le sentiment européen est devenu…et l’échec d’agences comme l’ONU etc… Le film, certainement de manière fortuite, montre les limites et les dangers de la globalisation et surtout des actions… des mouvements anti-globalisation. Il est de bon ton de manger bio, d’acheter équitable mais quelle est la signification et le but de ces comportements? Certains habitants du 8th wonderland sont au final de sacrés narcissiques assoiffés de pouvoir. Un film qui se veut transgressif mais qui dans son traitement des questions qu’il soulève et sa conclusion se révèle conformiste et finalement très proche de ce qu’il affirme dénoncer, à savoir surmédiatisation et hypocrisie en politique et en général. Le pauvre africain n’aspirait qu’à devenir président et la top modèle à voir son bébé en photo. En bref, dites que vous vous affranchissez des modèles que l’on vous sert mais battez-vous pour obtenir la même chose en affichant d’autres convictions…ou quand une certaine révolte est devenue politiquement correcte.
      Le film sort demain et je pense qu’il fera un carton auprès des adolescents: juste ce qu’il faut de souffre tout en offrant une fin on ne peut plus conventionnelle et moralisatrice. Assez pour donner l’illusion d’être à contre-courant tout en nageant avec le reste des poissons…

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