Les Chaussons Rouges

Du postulat de ce conte moralisateur, Powel fait une histoire méphistophélique sur la perdition. Une danseuse obtient la gloire grâce au ballet Les Chaussons Rouges , mais finit par perdre la raison à cause de ce même ballet. Là où chez Andersen, les souliers représentaient le désir d’affranchissement social, les ballerines sont chez Powel tout à la fois le symbole de l’accomplissement artistique et de la reconnaissance. De fait, s’il y a vanité chez Andersen, il n’en est pas tout à fait de même chez Powel : le désir qui anime Victoria Page, la danseuse, a une légitimité, ce qui n’est pas le cas de Karen l’héroïne d’Andersen. Page doit choisir entre l’épanouissement artistique, présenté très tôt dans le film comme destructeur, et son histoire d’amour avec le compositeur du ballet, individu plutôt insipide. La renonciation aux ballerines est morbide, leur enfilage est fatal. Dilemme impossible donc, qui ne peut que se finir dans la folie.

Derrière ce conflit intérieur, il y a le metteur en scène, Boris Lermontov, figure sinistre et arrogante, Méphisto dandy, qui, a peut-être été confronté un jour au même choix que sa danseuse : se consacrer corps et âme à son art ou ne pas être. C’est d’avoir choisi la première option et d’y avoir, si on veut, triomphé, qu’il semble si diabolique, presque hors du monde. Mais il n’est que metteur en scène et son succès est nécessairement tributaire de sa troupe et plus particulièrement de sa danseuse-étoile. Son apogée, il ne peut donc l’atteindre qu’avec quelqu’un qui partage le même type d’ambition artistique. Il se fait donc pour elle tentateur et faux-prophète, lui fait miroiter des cimes merveilleuses en échange d’un dévouement total à la danse. Finalement, on ne le voit jamais dans l’exercice de son métier, on ne le voit jamais diriger sa troupe – en dépit d’un grand nombre de scènes de répétition de cette dernière – , ce qui rend d’autant frappant l’aspect méphistophélique de son rôle.

Karen doit renoncer à ses souliers rouges parce qu’ils lui font croire qu’elle est peut-être plus que ce qu’elle n’est effectivement : les souliers, apprend-on au début du conte, ont été confectionnés pour une princesse. Finalement, ils ne sont pas faits pour elle et l’entraînent dans une gigue maléfique, parodie monstrueuse de l’enchantement imagé des contes de fées : une princesse qui danse jour et nuit, libre, par monts et par vaux.

Au contraire, chez Powel, le rêve se réalise bien, mais il n’en condamne pas moins l’héroïne : le succès qu’elle doit au ballet Les Chaussons Rouges la conduit à l’exaltation, au trop plein de passion et, à la fin, au suicide.

Titre : The Red Shoes
Réalisation : Michael Powel et Emeric Pressburger
Scénario : Emric Pressburger
Interprétation : Moira Shearer, Anton Walbrook
Compositeur : Brian Easdale
Année de sortie originale : 1948
Pays : Royaume-Uni
Durée : 133 min
Date de Resortie : 07/04/2010
Distributeur pour la resortie : Carlotta Films
Images : Carlotta Films

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One Response to "Les Chaussons Rouges"

  1. Baptiste Lusson says:

    Bien, mais très descriptif, tu m’as habitué à donner davantage ton opinion dans tes papiers…

    Répondre

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