Alice au pays des merveilles

Si l’on peut regretter que le Alice de Tim Burton possède toutes les caractéristiques du film de commande, on peut néanmoins souligner ses qualités. Décors somptueux –citons la garden party donnée en l’honneur du mariage arrangé d’Alice ou le château de la Reine de Cœur- et intelligence des réparties vivaces font de la dernière adaptation de l’œuvre de Lewis Carroll un divertissement très agréable doublé d’une réflexion parfois filmée de manière appuyée sur la liberté individuelle face aux conventions sociales.

On retrouve dans l’adaptation de Tim Burton certains personnages phares des deux contes mettant en scène le personnage d’Alice, Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir . D’autres, Humpty Dumpty par exemple, sont absents ou voient leur importance narrative diminuer (le chat de Cheshire). Si le public visé est définitivement familial comme le prouve la gigue aux allures de tectonique dansée par Johnny Depp, le choix des personnages procède de deux contraintes. La première est temporelle : pas simple d’adapter dans un format cinématographique une œuvre aussi dense que celle de Carroll. La deuxième est narrative. Si le film de Burton se veut léger, il n’en demeure pas moins édifiant : les aventures d’Alice deviennent une quête chevaleresque et psychologique.

Dans cette adaptation, Alice est donc une jeune femme et non l’enfant rêveuse du conte. Le personnage gagne en profondeur psychologique et l’intrigue s’étoffe. La dimension onirique des aventures d’Alice semble dans un premier temps occultée. Alice ne rejoint pas le monde merveilleux après s’être assoupie. Elle fuit un mariage de raison arrangé avec un prétendant intéressé, fat et laid. Ses tentatives pour se réveiller –en se pinçant, en répétant machinalement que ses expériences ne sont que la trame d’un songe- sont vaines. Le postulat de départ de Tim Burton est de faire croire au spectateur que le monde à l’envers d’Alice existe bel et bien. Il n’est que la recréation chaotique d’un univers dont elle est prisonnière : celui des conventions et de l’hypocrisie bien pensante de la bonne société britannique qu’elle fréquente à contrecœur. Comme son père, négociant de génie incompris et mésestimé de tous, Alice est une aventurière et une visionnaire.

Le personnage poète et marginalisé est récurrent dans l’œuvre de Tim Burton , d’ Edouard aux mains d’argent à Katrina, la gentille sorcière de Sleepy Hollow . Alice ne fait pas exception à la règle : ses interlocuteurs souhaitent qu’elle endosse un rôle, celui de la favorite soumise et flatteuse pour la Reine de Cœur qui la choisit comme nouveau faire-valoir parmi ses courtisans, celui de championne déterminée pour la Bonne Reine paralysée par sa gentillesse et ses principes, celui de fille modèle pour sa mère. Face à ces multiples attentes et images d’elle-même, Alice est paralysée. Lorsqu’elle ne peut se déterminer à choisir, la seule solution à ses hésitations reste la fuite. Fuite dans le terrier de lapin, porte d’entrée du Royaume des Merveilles, cachette dans la théière du chapelier fou…Et, sans avoir à croquer le biscuit ou la potion magiques qui lui permettent d’atteindre la taille nécessaire pour se glisser par la minuscule porte ou surplomber le guéridon, Alice est donc tour à tour petite et craintive ou gigantesque et effrayante.

Le monde de Lewis Carroll est peuplé d’êtres miroirs, de doubles fantasmagoriques qui sont les facettes d’une seule et même pièce. Au royaume où le fou devint le chapelier de la reine, il existe un lapin consciencieux et perfectionniste et un lièvre déjanté. Les mots-valises recèlent des significations insoupçonnées. Tweedle Dee et Tweedle Dum, les jumeaux ridicules, incarnent à la perfection l’ambivalence du monde imaginé par le célèbre mathématicien. Alice sera en mesure de tuer le Jabberwocky, monstre hideux, symbole de toutes les peurs infantiles, lorsqu’elle pourra répondre à la question du vieux sage Absolum – la chenille appelée à devenir papillon – à savoir : qui est Alice ?

Le film de Tim Burton s’inscrit dans la tradition des Bildungsromans ou récits d’apprentissage et d’initiation. C’est en acceptant l’héritage de son défunt père – au propre comme au figuré – qu’Alice deviendra une adulte responsable et fera taire ses détracteurs. C’est en utilisant son imagination qu’Alice pourra continuer l’œuvre paternelle et devenir une associée dans sa compagnie. Un beau message filmé de manière un peu gauche par un cinéaste mieux inspiré par le passé.

Titre original : Alice in Wonderland
Réalisation : Tim Burton Scénario : Linda Woolverton d’après l’œuvre de Lewis Carroll Direction de la photographie : Dariusz Wolski Musique : Danny Elfman Interprétation : Johnny Depp, Mia Wasikowska , Michael Sheen Film pour enfants à partir de 6 ans Date de sortie cinéma : 24 mars 2010 Pays : Etats Unis Genre : Fantastique Durée : 01h49min Année de production : 2009 Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures France Images © Walt Disney Studios Motion Pictures France

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