Valvert

Que ce soit par le biais du roman, de la vidéo, du court-métrage, ou du documentaire, Valérie Mréjen a fait de ses personnages des récitants. De manières frontales, impassibles, des acteurs et/ou des proches de l’artiste, parlent, racontent, dialoguent, soliloquent. Dans un espace volontairement neutre, épuré de tous indices sociologiques, des phrases puisées d’un quotidien fatigué, de films, de séries B, de courriers, de confidences, de souvenirs, font office de textes. L’usage de stéréotypes, de lieux communs, permet de mettre en lumière la manière dont le sens, l’esprit, se dévoile dans un langage. Mais, c’est surtout la relation aux autres que Valérie Mréjen questionne à travers ces jeux de langages. En passant par l’universel ; des situations banales, des phrases types, des lieux communs, des stéréotypes, des généralités, l’artiste traite surtout du personnel.

L’ensemble du dispositif artistique, décliné au sein de tous ses travaux, initie un décalage.
Une distance nécessaire afin de ne pas enfermer le spectateur dans un registre sentimental, anecdotique ou sociologique. Avec Valvert , Valérie Mréjen puise dans ce dispositif tout en le dépassant. Ici, il n’y a pas de construction, ni d’impression de réel ou de témoignage pris sur le vif. Les textes ne sont ni écrit, ni répété. La frontière fragile entre le jeu et le réel, le faux et le vrai constitutifs de la tension et du décalage de ces précédents travaux, n’existe plus avec Valvert . Et pourtant, l’on retrouve bien l’empreinte de l’artiste, ce regard acerbe, décalé, ironique et tendre porté sur un quotidien. En l’occurrence ici, celui d’un hôpital psychiatrique. Et c’est peut-être là qu’intervient une différence majeure. Là ou dans ces précédents travaux l’artiste amenait du décalage dans le banal, il n’y a nul besoin d’en apporter ici. La petite folie, chère à Mréjen , est déjà bien là.

Hôpital psychiatrique à Marseille, Valvert a été créé dans les années soixante-dix, afin d’intégrer les patients dans un dispositif psychiatrique moins aliénant. Conçu dans une idéologie d’ouverture, Valvert permet aux patients une plus grande liberté ; plus d’activités, plus de circulation, de rencontres, de liens avec l’extérieur. Le documentaire de Valérie Mréjen permet de faire, après 40 ans, le bilan de cette institution. Quand est-il aujourd’hui de ces pratiques atypiques ? C’est en filmant le quotidien de l’hôpital et en accordant une place à la parole des soignants et des patients que l’artiste avance des éléments de réponses.

Valérie Mréjen filme les soignants. En plan fixe, ils parlent face caméra. Ils évoquent l’évolution de la psychiatrie, constatent les défaillances du système, racontent le quotidien de l’hôpital, leurs rapports avec les patients, etc. Quand il s’agit des patients, l’artiste suit, s’adapte aux demandes. Cela donne lieu à de belles rencontres autour d’un sac de bouchons, à des anecdotes touchantes sur la vie d’une femme, à des instants de vie autour d’un café, d’une cigarette. La parole des patients est beaucoup plus aléatoire. Leur discours est parfois déconstruit, leurs mots souvent incompréhensibles. Une manière de souligner que le langage n’est pas nécessairement synonyme de communication.

Valérie Mréjen a mis en avant, ou en tout cas n’a pas nié, cette dimension absurde et comique de certaines situations. Amener du rire et de la dérision, non pas comme une moquerie, mais plutôt comme une façon de désarçonner le poids de la folie. Apporter une autre manière de voir la folie, autre manière de voir les fous sans pitié et avec beaucoup d’humanité.

L’artiste a déverrouillé son dispositif, amenant plus de hasard, de spontanéité, de vide, d’absence. Et, en ne se concentrant pas uniquement sur la parole, Valérie Mréjen développe une esthétique de l’image ; une mise en scène fine et subtile, un montage pertinent, notamment par l’usage de nombreux plans de coupe. Et certaines situations ne s’expriment plus alors par des mots mais par des images, des plans, des inserts, des coupes. Des allégories visuelles où l’on réalise les rouages d’une institution asilaire et où l’enfermement, la solitude des patients semble alors s’exprimer.

En prônant la sobriété et finalement en tirant vers une forme plus abstraite, Valérie Mréjen ne clôt pas le récit et, dans cet espace de la neutralité, le spectateur développe une approche plus personnelle de Valvert . Le plan est fixe. Au loin un jeune homme s’approche d’un pas décidé. La caméra ne bouge pas. Il se plante devant elle, si près que l’on ne voit que l’amorce de son épaule. Le patient dit « je suis là ». Bien après la fin du documentaire la phrase résonne encore comme une volonté de présence à l’image, une volonté d’exister.

Valvert
Réalisation : Valérie Mréjen
Image : Alexis Kavyrchine
Son : Muriel Laborde et Yolande Decarsin
Montage : Pauline Gaillard
Montage son : Mikaël Barre
Mixage : Mikaël Barre
Genre : documentaire
Date de sortie : 10 Mars 2010
Année de production : 2008
Production : Charlotte Vincent
Co-production : Le Bureau des Compétences et Désirs
Distribution : Documentaire sur grand écran
Images © DR

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**