Rencontre avec Giorgio Gosetti

Quelle est l’origine de ce festival ? Pourriez-vous nous faire un bref historique.
En 1979, le giallo (ndlr : littéralement « jaune »), comme on l’appelait à l’époque, ou genre policier n’existait pas dans la conscience culturelle de ce pays. Évidement les films étaient là, évidement il y avait les « grands maîtres » italiens Mario Bava, Riccardo Freda, Lucio Fulci, … et une longue histoire cachée dans la tradition italienne soit littéraire soit cinématographique. Mais il n’existait aucune possibilité de rapprocher le genre véritable de la réalité et de l’histoire italienne. Et encore moins une conscience que ce genre littéraire et narratif avait un statut important.
Il y avait un petit prix littéraire qui se faisait à Cattolica et célébrait chaque année un écrivain italien de policier. En 1979, Felice Laudadio a réuni les gens qui faisaient ces prix littéraires en disant qu’il faudrait instaurer un temps fort à mi-chemin entre la littérature et le cinéma, qui redonne un statut culturel et des qualités au genre et ceci à un niveau international. L’année d’après, il y eut la parution du premier festival de films policiers et de mystère s’appelant Myst’Festival. Le nom venait du fait qu’à l’époque Internet n’existait pas, il y avait simplement les câblogrammes. Il fallait que les titres soient très courts. La première rétrospective consacrée aux auteurs a été consacré à Raymond Chandler. L’histoire de ce festival a été très belle et a duré plus de dix ans.

Comment Myst’Festival est-il devenu Noir In Festival ?
À la fin la critique cinématographique italienne, pas seulement italienne d’ailleurs, trouvait qu’effectivement le film noir avait acquis un statut important. Il faut bien savoir que les grands festivals comme Cannes et Venise avaient du mal à sélectionner un film s’il y avait une intrigue policière dedans parce que c’était considéré comme de la série B. Aujourd’hui si vous faites le tour des programmes de Cannes, de Venise, ou de Berlin, vous trouvez quasiment que du polar. Dix ans après, en 1991, à cause de disputes entre mairie et organisateurs, j’étais, alors, le directeur de Myst’Fest, on a du quitter Cattolica, refonder le festival, et bien évidement le renommer. On a un peu réfléchi et on s’est dit qu’il fallait développer le côté noir de la tradition et de la culture de ce pays.

Comment Noir In Festival définit-il le noir ?
On s’est interrogé et on s’est dit : ce n’est même pas un genre, le noir, c’est un état d’esprit qui arrive à capturer le désarroi social des gens abandonnés dans une société de plus en plus artificielle. Il est assez facile de dépasser la ligne virtuelle entre légalité et illégalité. On peut passer du mauvais côté du monde par envie de révolte, par désespoir, pour plein de raisons… Et c’est très simple d’être un homme tout à fait normal et de se retrouver gangster, pour un homme qui a des rêves de se retrouver prisonnier de son destin. Ce n’est pas qu’on donne des justifications mais il faut comprendre les raisons qui sont celles pour lesquelles dans les grandes villes, l’illégalité, la réaction violente à la structure de la société deviennent de plus en plus marquées. Ceci est à notre avis le noir.

On peut avoir l’impression, d’après votre définition du noir, que la sélection des films se concentre sur un certains types d’œuvres, pourtant elle englobe de nombreux genres.
La sélection des films, des livres, des thèmes est évidement beaucoup plus vaste. On a décidé que notre point de référence sur tout cela était le noir. Et si on revient sur une dimension un peu plus italienne, on s’aperçoit que vingt ans après, entre 1991 et aujourd’hui, le mot noir est devenu quelque chose de naturel pour désigner tout ce qui a affaire avec l’illégalité, avec les faits divers. Si vous ouvrez un journal, vous trouvez « Histoire noire dans la province de Gênes ». Il y a vingt ans, le mot « noir » ne serait jamais apparu dans un journal. Le rédacteur en chef aurait dit que les Italiens ne comprennent pas. Il fallait dire giallo .
Ce qui est intéressant pour nous, c’est d’avoir redonné conscience au public des pages importantes de l’histoire récente grâce au cinéma, à la littérature et à la reconstruction d’enquête. On a également montré que le côté obscur de notre vie et de notre société a une importance cruciale pour comprendre le monde dans lequel on évolue.

Qui voulez-vous attirer avec ce festival ? Quel genre de public et quels artistes ?
Si on fait un festival dans une grande ville, les habitants sont notre référent privilégié. Si on choisit un endroit plus petit, on travaille selon les périodes. Lorsque les touristes sont plus nombreux, ils arriveront naturellement parce qu’ils cherchent quelque chose à faire. Pour nous, au niveau public, le but est très simple : attiser la curiosité, donner du plaisir dans la découverte par le biais justement du spectacle, de la nouveauté. Et je pense que dans l’ensemble on a réussi. Si je regarde notamment la partie cinéma, je me dis que ces jours-ci, par exemple, parce qu’il n’y a pas de touristes à Courmayeur, la fréquentation des salles est assez bonne. On peut conclure que l’on a réussi à attiser la curiosité des habitants. Dans un contexte normal, les Italiens vont au cinéma en moyenne deux fois par an. Du bébé au centenaire. Ce qui veut dire que la majorité des gens y vont moins d’une fois. Si on a la chance et la possibilité de leur faire découvrir pendant une semaine des films qu’ils ne verraient jamais dans leur vie, c’est déjà pas mal. Côté littéraire, c’est un peu plus dur parce que les gens qui normalement vont voir les présentations littéraires vont toujours voir les choses qu’ils connaissent déjà. Donc là, il faut essayer de leur proposer des choses différentes, des auteurs qui sont à découvrir et qui deviendront très populaires peut-être six mois après ; c’est un vrai défi et je pense qu’il y a encore du travail à faire.

Comment se déroule la sélection des films ?
Tout d’abord, il faut être concret dans ce métier. Il faut savoir que tous les grands festivals essaient de programmer ce genre de films lorsqu’ils sont de bonne qualité. Personnellement, je ne suis pas très enclin à montrer à Courmayeur des films qui ont fait le tour des festivals. Mais j’accepte que je l’ai fait. Si je tombe amoureux d’un film, c’est le cas de Vengeance de Johnnie To, je m’en fiche royalement qu’il ait déjà été à Cannes. En plus, je me dis qu’à Cannes, il est passé à minuit donc peu de gens l’ont vu même parmi mes confrères et que cela vaut la peine. Mais en général les films qui sont passés dans les compétitions des grands festivals, je les laisse de côté. Et bien évidement, on a en Venise l’un des grands festivals, je m’interdis de sélectionner tout film, toutes sections confondues, qui y soit passé et tous les films qui ont été présentés dans les festivals ou encore plus, au public, en Italie. On a eu comme ça arrive, des moments de chance dans notre vie. On a fait l’avant-première mondiale à la même heure, à la même date que les Etats-Unis de Sleepy Hollow de Tim Burton. On a présenté Alien 3 de David Ficher en avant-première européenne ainsi que Bringing out the Dead de Martin Scorsese en avant-première internationale.

Il est rare qu’un réalisateur vienne vers vous pour vous soumettre son film ?
Non, non. C’est un mélange des deux. Il faut là aussi avoir le sens des proportions. Martin Scorsese ne viendrait jamais vers moi pour dire, j’ai fait un polar, je veux vous le montrer. De même, il y a des cinéastes qui sont devenus dans le temps des amis grâce à Courmayeur. Et donc on s’échange régulièrement des informations, et ils me tiennent au courant s’ils font un film. Si jamais les dates tombent bien, je suis ravi d’avoir ce dernier à Courmayeur. Un cinéaste engage beaucoup d’argent donc il doit faire un circuit précis à la sortie du film. Il y a encore deux ans il y avait un festival à Cognac qui était pour certaines raisons un peu semblable à Courmayeur. Si on regarde la liste des films de Cognac, il n’y avait ni avant-premières de grands films, ni grandes productions. Mais c’était signe de succès pour le marché français. Ici nous faisons un peu le même travail.

Et de manière plus générale, vous vous rendez probablement aussi aux grands festivals pour choisir des films ?
Mes collègues et moi, nous faisons tous les grands festivals et les marchés donc nous voyons plein de films. Noir In Festival a une bonne côte internationale ainsi il y a en moyenne 150 à 200 films qui arrivent vers nous directement proposés par des distributeurs, des maisons de production ou certains cinéastes qui ont autoproduit leurs films. Les Italiens, évidement, nous connaissent plus que les autres et cela va plus vite car c’est moi qui les appelle ou ce sont eux qui m’appellent. Je citerais encore Vengeance . On voit le film à Cannes, on tombe amoureux du film. Je connais très bien la productrice. Je lui demande, si ça lui ferait plaisir de le montrer à Courmayeur, et que dans ce cas le réalisateur me rappelle en donnant son accord. Johnnie To me dit : « je serais ravi mais je ne suis pas sûr de pouvoir parce que j’aimerais le sortir au mois de novembre ». Je lui dis que je ne peux que le comprendre, mais je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, car le festival lui permettra d’être mieux distribué. Après deux semaines de réflexions, il décide de repousser la sortie au mois de février et d’être ici. C’est de la négociation.

Comment tenez-vous compte de l’hétérogénéité du public qui se rend à votre festival ?
Dans les choix de films, normalement, il y a un équilibre. On en parle beaucoup avec ma collègue Marina Fabbri. Et l’équilibre, c’est tout simple. On ne peut pas faire un festival de ce genre ici, en ignorant que le public doit être poussé vers le festival. Donc on ne peut pas ignorer des films plus ou moins connus de ce public et qui sortiront en Italie. En même temps, si on fait ce travail c’est aussi pour chercher, découvrir et promouvoir des œuvres.

Retrouvez-vous, une fois le festival passé, des liens thématique entre les films qui vous auraient échappé lors de la sélection ?
Quelque chose dans l’inconscient du sélectionneur, d’un programmateur fait qu’une fois qu’on a terminé, ou presque, le circuit, on se dit qu’il y a des correspondances, des thèmes qui se croisent. L’un pose des questions, l’autre donne des réponses sur le même sujet. Parfois on se retrouve même à les découvrir après coup. Je me suis aperçu l’autre soir que Jennifer’s Body et Zombie Land se parlaient par moment, sur des thèmes différents avec un style tout à fait différent, mais ils se parlaient. Par exemple le personnage de la jeune fille, vu par un homme ayant peur des rapports sexuels, qui elle-même a peur de l’amour, qui en devient agressive, voire une vampire, se retrouve dans les deux films. Je ne l’avais pas remarqué. J’avais vu les films à des moments totalement différents.
Tantôt dans le cinéma, tantôt dans la littérature, on a essayé de mettre en place un programme sur les sens différents du mot. Qu’est-ce aujourd’hui cet univers, qui n’est même pas un genre, quelque chose de plus qu’un genre ? Où sont les frontières ? Où sont les limites ? On cherche à explorer la richesse du genre pour voir jusqu’où on peut aller de manière à avoir à la fin un portrait très, très large. Et on s’est dit, tout compte fait, que puisque l’année prochaine on va célébrer les 20 ans du festival, ce n’était pas mal, avant ça, de montrer la richesse et le renouvellement perpétuel de ce genre. Donc pour la 20ème édition, on pourra être plus rigoureux dans ce que l’on voudra montrer mais rien n’est encore sûr.

Quel est le parcours professionnel d’un programmateur de festival ?

Je suis parti à Rome pour étudier le cinéma et j’ai été choisi assez jeune, j’avais 23 ans, comme assistant de Carlo Lizzani au festival de Venise. Je m’occupais à l’époque de toute l’activité pendant l’année. J’ai travaillé à Venise pendant six ans. Puis je suis parti. Entre temps, j’étais devenu adjoint du directeur du festival de polar de Cattolica, du Myst’Fest où j’ai été nommé directeur après six ans de travail en commun. Sinon, j’ai instauré les Journées des Auteurs au festival de Venise qui est l’équivalent de la Quinzaine des Réalisateurs au festival de Cannes. Après deux ans, je suis revenu à Rome et j’ai créé le festival de Rome où je suis resté trois ans. J’ai notamment monté le projet du festival et après je me suis occupé de la compétition et du marché. Et pendant tout ce temps-là, je continuais à diriger, avec Marina Fabbri et Emanuela Cascia, le festival de Courmayeur. Et depuis six ans, j’enseigne à l’Université de Bologne la création et l’organisation de festivals. Je commence tout le temps mon cours en disant : « Sachez bien que vous êtes 150, 200, 100, ça dépend des années, mais il n’y en aura qu’un qui sera le directeur du festival de Cannes et peut-être un autre qui dirigera Venise. Tous les autres, ce n’est pas la peine, alors réfléchissez bien si ça vaut le coup de continuer à travailler ensemble ».

Merci à Giorgio Gosetti

Entretien réalisé à Courmayeur le 10 décembre 2009

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