Memories of Murder

Le film est inspiré de faits réels, entre 1986 et 1991 dix femmes âgées de 13 à 71 ans ont été violées, tuées et mutilées sans que l’assassin soit arrêté. La Corée du Sud est sous le joug d’une dictature militaire craignant plus les communistes que les tueurs en série, préférant donc mobiliser ses forces policières pour réprimer des manifestations étudiantes. C’est ainsi que dans une petite ville à proximité de Séoul, durant cinq ans, des femmes mourront sans que la police parvienne à un quelconque résultat.

Bong Joon-Ho était au lycée alors que ce fait divers défrayait la chronique, il en garde une colère et une tristesse vives. Un moment, durant l’écriture du scénario, il se demanda s’il n’allait pas retrouver le coupable et quelles questions il lui poserait. Cette histoire lui semblait idéale pour parler de la Corée du Sud des années 80, pour faire « un film typiquement coréen, essentiellement réaliste, mais qui soit en même temps un film policier » (entretien du réalisateur avec Jean-François Rauger, Le Monde du 23 juin 2004) C’est aussi pour cela que Bong Joon-ho n’a aucunement modifié les faits de quelque manière que ce soit.

Septembre 1986 : une femme est retrouvée morte, dans une position humiliante, dans une canalisation couverte d’un bloc de béton. Un enfant est accroupi dessus, narguant le policier, autant que la mort sous ses pieds. Puis une deuxième. Ce policier, le sergent Park Doo-man, s’avère incapable de résoudre l’affaire, fort peu secondé par son partenaire Cho Yong-koo : emploi de méthodes archaïques, fabrication de fausses preuves, passant à tabac des présumés coupables afin de leur tirer des aveux, tout cela dans l’espoir d’être des célébrités locales. Cette incompétence à résoudre les meurtres est à l’image de la Corée du Sud.

Arrive de Séoul un jeune inspecteur (Kim Sang-Kyun déjà vu notamment dans Turning Gate ) aux méthodes beaucoup plus modernes. Le conflit entre les deux inspecteurs est inévitable, conflit de la campagne face à la ville, de l’archaïsme face à la modernité, opposition entre deux fortes personnalités. L’impuissance des deux méthodes vont amener l’un à consulter une voyante, l’autre à visiter des toilettes dans un lycée de jeunes filles, avant que les deux hommes ne se mettent à collaborer. L’un des deux perdra son sang froid, manquant de tuer un suspect, arrêté à temps par son collègue. Quant à l’inspecteur Cho Yong-koo ira de déchéance en déchéance après être interdit d’interrogatoire.

Bong Joon-ho s’attache à suivre trois suspects, parmi les milliers réellement mis en garde à vu. Le premier est l’innocent du village dont le seul crime est de bien aimer les filles. Après son passage entre les mains de Park et de Cho (ou pour être plus exact sous les pieds de Cho), il avoue puis nie, ne sachant plus que faire, et c’est finalement le jeune inspecteur de Séoul qui le disculpera. Le deuxième est un fétichiste que les meurtres excitent. La scène du passage à tabac est éloquente, notamment grâce au jeu remarquable de l’acteur, qui sera une nouvelle fois innocenté. Le troisième est le plus troublant. Son visage impassible, d’une extrême jeunesse, presque doux, est-il un masque ? Il fait un suspect non plus rêvé, facile comme les deux précédents, mais un suspect « logique » : arrivée dans la ville peu de temps avant le premier meurtre, aimant écouter un morceau de musique diffusé à chaque fois lors des agressions. Pourtant le doute persiste, aucune preuve ne vient soutenir la thèse des inspecteurs. Lors des interrogatoires il reste hermétique, sans faille. Et pourtant…

Que faire pour trouver ce tueur en série capable de s’attaquer à une jeune fille de 13 ans ? Sont-ils réellement incompétents, ou simplement impuissants face à ces meurtres ? Bong Joon-ho remet en cause tout le système judiciaire de l’époque, avec ses valeurs désuettes face à l’enjeu des crimes en série.

Le plus terrifiant dans l’histoire, c’est de penser que l’auteur de ces crimes est peut être encore vivant, et qu’il a dû certainement voir le film, comme dit Stéphane Bourgoin (spécialiste des tueurs en série), c’est un peu comme quelqu’un qui regarderait ses vidéos de vacances (entretien dans Cinéastes , à propos de Memories of Murder , numéro 14, juin- septembre 2004). Il n’en reste pas moins que Bong Joon-ho signe là un film efficace et parvient à dépasser une réalité sordide en créant des personnages charismatiques malgré leurs faiblesses, des situations cocasses malgré les horreurs perpétrées et un vrai univers, emportant le spectateur dans les doutes et les espoirs des détectives.

Cet article a été publié une première fois en juin 2004 sur le site Nihon-fr.com , qui n’est plus en ligne depuis mi-2007.

Titre original : Salinui chueok Réalisation : Joon-ho Bong Scénario : Joon-ho Bong, Kim Kwang-rim, Sung Bo Shim Musique : Tarô Iwashiro Photographie : Hyeong-gyu Kim Interprétation : Song Kang-Ho, Kim Sang-kyung, Hee-Bong Byun Pays : Corée du sud Genre : Policier
Durée : 2h10 min Année de production : 2003 Distribution : CTV International Images © CTV International

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