Le Temps des gitans

Perhan, jeune homme doté d’une certaine innocence en même temps que d’une infime part des dons de sa grand-mère voyante et guérisseuse – qui se résument le concernant à de la télékinésie (il est capable de faire bouger des objets métalliques par la seule force de son esprit, en les fixant) – n’a jamais connu ses parents. Il a en revanche un oncle coureur et joueur, une sœur à laquelle il est tendrement attaché mais dont la jambe s’atrophie de jour en jour sous les yeux de sa grand-mère impuissante, et une fiancée, Azra, avec qui il partage des moments complices – en dépit de la mère de celle-ci, opposée à un mariage avec un aussi piètre parti. Il est vrai qu’à part son don, a priori peu profitable, et sa merveilleuse grand-mère, haute en couleur, il ne dispose en tout et pour tout que d’un dindon fétiche et d’une paire de lunettes lui couvrant la moitié du visage.

On retrouve ici dès l’abord des figures et motifs récurrents chez Kusturica, notamment dans cet autre film consacré aux gitans, Chat noir chat blanc : un père ou un oncle qui cause la perte ou la ruine de sa famille par ses excès et son inconséquence, un mariage plus qu’incertain entre deux jeunes gens, une cellule familiale incomplète mais primordiale, des mariages grandioses où s’exalte la joie de vivre des gitans, qui ici ouvrent et clôturent le film. Dans un renversement notable puisque, à l’insouciance initiale, aura succédé la désillusion. Parti du village avec sa sœur, censée être opérée, en compagnie d’un des chefs influents du clan gitan, Perhan deviendra l’héritier de ce mafieux ignoble et dénué de tout scrupule. En réalisant son rêve de richesse, il perdra, après la trace de sa sœur, son innocence, son honnêteté, sa bonté, bref se perdra lui-même, happé corps et âme par la mafia gitane en Italie.

Le Temps des gitans livre donc une vision crue et cruelle de cette mafia – prostitution de jeunes filles, trafic d’enfants – et, au-delà du funeste destin de Perhan, celui d’un peuple tout entier abandonné de Dieu, même si y figure tout ce qui fait le charme et la griffe de son univers, d’une richesse toujours infinie : l’aspect esthétique et visuel est sidérant, participant de la subtile alliance de réalisme et d’onirisme, de choses funèbres et follement exubérantes ; forces de vie et de mort sont en effet toujours en étroite corrélation. Les personnages sont vivants et extrêmement bien campés par des acteurs donnant toujours le meilleur d’eux-mêmes, avec des thèmes profonds sous le ton joyeusement débridé. Une exacerbation des sentiments et une frénésie des événements règnent, auxquels donne toute leur dimension une musique non moins saisissante.

Celle-ci ne fait pas simplement fonction d’accompagnement mais participe pleinement à la création d’atmosphères, à la transmission d’émotions, en portant véritablement ces dernières à leur paroxysme. Ainsi les chants gitans viennent-ils puissamment baigner d’allégresse les mariages, renchérir au contraire sur les pleurs de Perhan et sa sœur en partance, ou accompagner sur un rythme endiablé l’ivresse éperdue de douleur de Perhan à son retour. De même les compositions de Goran Bregovic viennent-elles sublimer toute chose, à l’image de cette scène frappante de célébration de la Saint-George sur le fleuve venant transfigurer le rêve de Perhan, amplifiée à l’extrême par le superbe thème lyrique Ederlezi s’élevant alors.

Des clins d’œil plus ou moins explicites à des cinéastes admirés sont en outre disséminés tout au long du film, tel par exemple Perhan au banquet s’inclinant et baisant la main de son chef, évoquant soudainement Le Parrain . Mais les principaux symboles sont bien sûr empruntés aux croyances et coutumes des gitans ; leur culture ne pouvait que combler ce cinéaste au goût prononcé pour la farce, le fantastique, le rêve, et qui offre un univers proche, tout entier empreint de magie, de rêve et réel entremêlés, conférant une place essentielle à la fête, au mariage, à des animaux quasi mythiques… Et si Emir Kusturica vante l’intensité et la plénitude de leurs sentiments, leur aptitude à s’évader en esprit pour échapper au réel dur, voire sordide, il reproduit le même dualisme dans son cinéma, se réfugiant – de manière très consciente – dans le réalisme dit magique, utilisé « comme arme de survie », dit-il, face au monde montré, un monde où l’homme se débat et lutte difficilement pour conserver une place ; réalisme magique directement inspiré d’ailleurs, de manière non moins consciente, par ces deux grandes figures littéraires que représentent Carlos Fuentes et Gabriel Garcia Marquez.

Ainsi prône-t-il le mélange des genres pour obtenir une sorte d’énergie, un potentiel de vie primordial (voir l’interview en bonus dvd). En outre, la combinaison d’acteurs professionnels et non professionnels, les gitans pour la plupart, lui permet de faire fusionner expérience et spontanéité et d’en tirer le meilleur parti : Davor Dujmovic en Perhan, parmi les premiers, et Ljubica Adzovic, l’inoubliable grand-mère, pour les seconds, en sont des illustrations criantes (aujourd’hui tous deux disparus, ils ont collaboré sur d’autres films avec le réalisateur). Le tout produit cette magnifique vitalité, de désespoir mêlée, dont fait preuve Le Temps des gitans, et par-delà l’œuvre entière d’Emir Kusturica.

Kusturica ou comment transcender le réel ? Une œuvre majeure et magique, en tout cas, dans sa totalité, sous le signe d’un merveilleux baroque.

Titre original : Dom za vesanje
Réalisation : Emir Kusturica
Scénario : Emir Kusturica et Gordan Mihic
Musique : Goran Bregovic et Zoran Simjanovic
Interprétation : Davor Dujmovic, Bora Todorovic, Ljubica Adzovic
Pays : Serbie
Genre : Drame
Durée : 2h 22min
Année de production : 1988
Date de sortie : 15 Novembre 1989
Date de reprise : 13 Juin 2007
Date de sortie en DVD : 6 juin 2007
Distribution : Carlotta Films
Images © Carlotta Films

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