Edward aux mains d’argent

Le film commence comme il faut : une grand-mère raconte une histoire à sa petite-fille sur le point de se coucher, condition habituelle de narration du conte. L’histoire doit lui apprendre comment un insignifiant est anobli par l’accomplissement d’épreuves mettant en valeur ses qualités et sa capacité de dévouement pour les siens.
Il y a deux tendances : l’humble qui devient roi, la servante qui devient princesse. Nous sommes là dans le premier cas, malgré quelques apparences trompeuses (l’histoire est racontée du point de vue de Winona Ryder) : c’est bien Edward qui devra conquérir la reconnaissance des siens par ses prouesses.
Vu sous cet angle le conte est effectivement noir : il aboutit à l’échec d’Edward qui retourne, déçu, d’où il vient. Pour lui ni prestige ni princesse.

Un point frappant dans ce film, et qui en donne probablement toute la mesure, est qu’en dépit d’un respect des éléments constituants du conte – le château en haut de la colline où vit un mystérieux savant – l’action se passe dans une banlieue américaine quasiment ordinaire. On voit déjà se profiler les conséquences d’une telle particularité : le royaume enchanté est une banlieue sinistre. Pour que l’enfant, à qui on enseigne l’intégration, la nécessité de se consacrer aux autres, puisse adhérer à cette dimension initiatique du conte, il faut bien sûr que la communauté pour laquelle le héros se bat et pour le bien de laquelle il faut se dévouer, le monde adulte en fait, fasse rêver. Mais la petite banlieue abrite plus de cynisme et de mesquinerie que de nobles intentions. Cependant, le film n’adopte pas l’attitude du repli sur soi ; Edward aspire à s’intégrer. Son échec d’ailleurs ne tiendra pas de son incapacité à être à la hauteur, il effectuera bien les prouesses éblouissantes qu’on attend de lui, mais du rejet final – et injuste – des habitants. Le talent d’Edward attirera la concupiscence d’abord et la jalousie ensuite, qui l’un dans l’autre engendreront la dissolution de l’harmonie de la petite banlieue.

Edward s’en retournera d’où il vient après avoir récupéré son apparence initiale : il lacère ses vêtements normaux et re-ébouriffe ses cheveux, reprend même dans la foulée son teint cireux. Le conte se retrouve ainsi dépourvu d’enseignement, affublé d’une morale sinistre, si l’on considère qu’il est adressé à un enfant.
Or c’est là qu’intervient le second qualificatif : pour adulte. La séquence finale nous montre ainsi une interversion du destinataire et du destinateur, la petite fille qui écoute l’histoire fait montre d’intuition, d’une certaine maturité même et raisonne sa grand-mère, qui, elle, se révèle figée à un stade puéril, convaincue que la neige provient de la cisaille d’Edward. Pourquoi ne vas-tu pas le retrouver ? lui dit-elle en substance, indiquant par là qu’elle a bien compris que la fille de l’histoire est sa grand-mère, « je préfère qu’il se souvienne de moi comme j’étais » lui répond sa grand-mère qui par cette réponse refuse d’une part d’affronter la réalité, et d’autre part entretient naïvement l’idée qu’Edward est à l’origine de la neige. C’est donc un retournement total de l’objet du conte, de son enseignement ; refus de la confrontation au réel et fixation dans l’imaginaire.

Il y a une fatalité mélancolique à cette expression « conte pour adulte ». Parce que le conte suppose une adhésion à l’émerveillement et l’état adulte le renoncement de l’imaginaire, le conte pour adulte est un regard en arrière, une résignation douloureuse à un réel perçu comme décevant.

Titre original : Edward Scissorhands Réalisation : Tim Burton
Scénario : Tim Burton et Caroline Thompson
Musique : Danny Elfman
Interprétation : Johnny Depp, Winona Ryder, Dianne Wiest
Pays : Etats unis
Genre : Fantastique, Romance, Comédie
Durée : 1h 45min
Date de sortie en salle : 10 Avril 1991
Date de reprise en salle : 4 Avril 2001
Année de production : 1990
Images © Fox-Hachette

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