The Mission

Il fait appel à cinq hommes experts dans le maniement de la gâchette et la gestion des crises, même s’ils se sont parfois quelque peu éloignés du milieu : Curtis (le prolifique Anthony Wong), à la réputation redoutable en dépit des apparences – reconverti dans la coiffure, il était surnommé “le Diable??? ; son second, James, imperturbable décortiqueur de cacahuètes ; et d’autre part Roy (Francis Ng, fabuleux dans son rôle de gangster tout en nerfs), qui contrôle de main de fer son territoire avec l’aide d’un jeune homme tout feu tout flamme, Shin. Est enrôlé également un autre jeune, Mike, pour l’heure groom de service dans un hôtel, mais évidemment fine gâchette.

Cinq hommes donc réunis pour protéger M. Lung, ainsi que son aguichante jeune femme, dans tous leurs déplacements. A partir d’un scénario plutôt minimaliste, Johnnie To signe là un film étonnant.
Celui-ci s’appuie tout d’abord sur des personnages hauts en couleur, extrêmement charismatiques, avec une mention spéciale pour Roy, à l’élégance impassible, mélange de frime et de classe. Le jeu des acteurs, très efficace, est essentiel dans la réussite du film : tout repose en effet sur des attitudes, des ambiances, Johnnie To privilégiant énormément les poses stylisées. Il suffit de voir Roy défier Curtis du regard, ou de les voir tous dégainer les uns après les autres pour se menacer en une sorte de chassé-croisé… Même ceux que l’on pourrait considérer comme des seconds rôles, aux apparitions plus fugitives, tel ce M. Lung d’apparence inoffensif, calme et discret, compréhensif – mais néanmoins patron de la famille –, ou son frère, Frank, fidèle bras droit, plus brusque, déjanté même et impitoyable sous ses allures de dandy. C’est lui toujours qui intervient, qui recrute les hommes, qui rend visite au traître, qui lance un contrat sur Shin, se passant à l’occasion de l’avis de M. Lung…

Car les antagonismes affluent dans ce film : Curtis versus Roy, M. Lung versus Frank, Shin versus Mike… Le plus évident reste celui entre Roy et Curtis, aux méthodes et aux caractères radicalement différents : si Roy est tout en nerfs, prompt à la riposte, la violence de Curtis demeure latente, comme dormant en eau trouble. Elle est néanmoins bien présente, comme il le prouve en résolvant de manière efficace et foudroyante le problème de Roy, de plus en plus nerveux à chaque jour passé loin de son quartier soumis à des pressions extérieures… Des moments de complicité comme d’extrême tension vont s’installer entre ces hommes de fort tempérament, les derniers contrebalancés par l’humeur potache parfois instaurée par les deux jeunes de la bande (cigarettes trafiquées ou foot avec une boulette de papier…).

Les fusillades évidemment se succèdent, mais bénéficient d’un traitement particulier, affectionnant les successions de plans fixes avec travellings lents. La scène la plus frappante de toutes – scène d’anthologie même – est sans conteste celle du traquenard dans la galerie marchande désertée avec positionnements stratégiques effectués en une chorégraphie parfaitement synchronisée. Les tirs débutent lorsqu’un homme dégaine brusquement de l’autre côté de l’escalator où se tient en enfilade le groupe. C’est alors la descente précipitée et le choix tactique des places de chacun : tandis que Mike tient en joue un tireur en haut des marches, le reste de la bande se disperse pour s’accoler aux piliers fort susceptibles de dissimuler d’autres tueurs… Le temps semble alors étonnamment suspendu, rythmé seulement par les coups de feu réguliers de Mike à chaque nouvelle tentative de l’adversaire de les mettre en joue. Instant figé d’une rare intensité, où l’équipe réagit en symbiose, naturellement, sans qu’il soit besoin même de communication verbale ou gestuelle.

Car The Mission repose sur un rythme assez surprenant, avec ces effets statiques au cœur de l’action, dans l’attente du déchaînement des éléments provoqué par un mini-événement, des instants d’apaisement auxquels succèdent des hausses de tension fulgurantes, qui donnent le tempo de ce film. Quand Johnnie To affirme que « le film tout entier est comme un ballet », comment le contredire !… L’affrontement dans la galerie marchande synthétise parfaitement le traitement ici des scènes de tirs dont le côté statique n’exclue pas les échanges féroces, comme dans cette rue où un tueur embusqué tire sur tout ce qui bouge.

Johnnie To affirmait à ce propos dans un entretien (sur le site du producteur : [ocean-films.com->http://www.ocean-films.com/]) combien il s’était inspiré de l’œuvre de Kurosawa pour ce film qui « n’existe que grâce à [lui]. L’influence principale a été Les Sept Samouraïs , la sorte d’immobilité dans ce film, […] en particulier le mouvement dans l’immobilité. Il pouvait le capturer en ayant juste ses acteurs debout dans le cadre, tellement d’énergie juste en étant immobile… Sans les films de Kurosawa, je n’aurais pas pu faire The Mission . » L’alliance de tension, d’énergie dans l’immobilité, est parfaitement réussie dans ce dernier et n’est pas sans rappeler les ambiances à la Siergo Leone… Celles-ci, capitales, ont d’ailleurs présidé à l’écriture du film ainsi que le déclare Johnnie To lors du même entretien : « Nous avons écrit le scénario avec des images », s’affranchissant ainsi des contraintes de celui-ci : « Le scénario n’était pas important. Ce qui était important était l’aspect visuel et ce que vous faites avec. « L’essentiel pour lui était d’exprimer, de capturer des sensations, des ambiances, « comme cette scène où les personnages jouent avec une balle en papier ».

Ce parti pris engendre des instants d’élégance rare, comme celle de Roy de retour après la fusillade dans la rue et sa course-poursuite après le tueur, où il se retrouve seul sur le carreau, immobilisé dans la lumière des phares d’un taxi surgi brusquement. Celle de l’adversaire, lors notamment du duel dans les hautes herbes avec Mike, et de la complicité née du respect entre experts du maniement des armes ainsi que de l’observation de certaines règles. Car The Mission montre combien le milieu est régi par des codes d’honneur et des règles très rigides, comme l’illustre le sort réservé à ceux qui ont failli, tels la femme de M. Lung ou Shin. Concilier amitié et devoir s’avère difficile dans ces conditions. Et pourtant… Lors d’une descente dans la planque adverse un indice est trouvé, qui permet de découvrir qui est à l’origine du contrat passé sur la personne de M. Lung. Fin de la mission. Mais tout n’est pas encore résolu, donnant lieu à un nouveau bras de fer savoureux entre Curtis et Roy, d’immobilisme anxieux dans l’attente du déchaînement des armes rageur et libérateur au sein du restaurant qui sert de base à Curtis, en même temps que tous deux restent fidèles aux règles en vigueur, enfin presque…

Une belle réussite du film reste donc le mélange d’action et d’esthétisme, le mélange constant aussi de légèreté, d’humour et de tension. A noter également le clin d’œil au Bon, la Brute et le Truand quand James monte les diverses armes et que Mike approche de son oreille celle qui lui est destinée pour en vérifier le réglage. La musique, signée Chung Chi-wing, plutôt minimaliste (un son de synthé années 80), participe de cette mise en scène. D’aucuns ont pu reprocher celle-ci à Johnnie To ; celui-ci rétorque qu’il s’agit là d’un décalage volontaire entre l’action du film et la musique : « Je voulais donner une atmosphère rétro à la vie de ces gangsters. » Si elle peut paraître agaçante à certains, elle joue plutôt bien son rôle de mise à distance, notamment ces quelques notes qui reviennent de manière lancinante, comme un air moqueur. Ce n’est pas un polar stricto sensu, révélateur d’un fonctionnement social ou psychologique, mais un film d’action, l’aspect formel étant beaucoup plus important, ce qu’on a pu lui reprocher aussi. Pourtant Johnnie To réussit là un beau pari, signant un film presque surréaliste en fin de compte, avec un vrai travail artistique sur la mise en scène et la réalisation filmique : photographie soignée, maîtrise du déplacement et de l’espace…

Et si les scènes de tirs sont pléthore, si on tue sans scrupules, si on meurt, aussi, de sang-froid, en acceptant sa défaite, impossible de parler de violence tant le souci de stylisation est présent. En plein règlement de comptes on se surprend à sourire, et le plaisir des yeux n’est pas moindre. Un film d’action efficace qui parvient en dépit de son sujet, l’univers sans concession de tueurs professionnels, à conserver un côté drôle et touchant, avec des personnages attachants. Johnnie To déclarait également par ailleurs avoir besoin d’une touche d’espoir, de renouveau: « J’en avais besoin moi-même. Ne pensez-vous pas que le public en avait besoin également ? » Et c’est bien un sentiment d’enchantement qui nous accompagne au sortir de ce film, et non d’accablement face à une réalité sordide…

Cet article a été publié pour la première fois en 2004 su nihon-fr.com.

Titre original : Cheong feng
Réalisation : Johnnie To
Scénario : Nai-Hoi Yau
Musique : Chi Wing Chung
Photographie : Cheng Sin-keung
Interprétation : Anthony Wong Chau-Sang, Francis Ng Chun-Yu, Jackie Lui Chung-Yin
Pays : Hong Kong
Genre : Action, Drame
Durée : 1h 21min
Année de production : 1999
Date de sortie en salle en France : 22 Août 2001
Date de sortie du DVD en France : 4 juillet 2002
Distribution en salle et éditeur du DVD : Océan Films
Distribution DVD : TF1 vidéo
Images © Océan Films

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