Rencontre avec Cristian Mungiu et Anamaria Marinca

Cinemapolis : Quelle est la genèse du film ?
Cristian Mungiu : J’avais 20-21 ans lorsqu’une personne très proche m’a raconté son histoire. Comment digérer alors cette impuissance, cette frustration ? Les années s’écoulant, j’espérais que ces sentiments s’effaceraient. Mais ils sont restés intacts, à vif. Puis j’ai connu la paternité. Et, je ne sais comment l’expliquer, mais cette histoire m’est alors apparue comme une évidence. Il fallait la raconter, mettre le nez du spectateur devant les faits.

Voulez-vous choquer à tout prix ?
Cristian Mungiu : Si c’est nécessaire, oui. La scène du viol, par exemple n’est que suggérée. Certaines scènes sont pires en boucle dans notre tête que devant nos yeux. Au contraire de l’image du fœtus sur le carrelage de la salle de bains. Et puis, il fallait choisir, chacun de ces moments insoutenables aurait étouffé l’autre.

Anamaria, pourquoi avez-vous accepté un rôle dans un film aussi dérangeant ?
Anamaria Marinca : J’y suis allée pour l’histoire. À un moment de ma vie où mon expérience personnelle et artistique pouvait m’apporter les clefs pour interpréter Ottila. Ce qui m’intéressait, c’était de parler de la Roumanie pour la première fois en tant qu’interprète. Ce film expose une blessure, la mienne aussi en tant que roumaine, même si je n’étais qu’une enfant dans les années terribles. Aujourd’hui londonienne, j’ai d’autant plus besoin d’explorer mes racines.

Comment installer une atmosphère aussi pesante ?
Cristian Mungiu : Tout est dans le script. Si l’écriture est bancale, aucune prière ne peut te sortir de là. Pour faire ressentir à chaque acteur l’horreur de l’avortement clandestin, j’ai pris rendez vous avec une ancienne « dame bébé ». Toutes les questions des plus gores aux plus techniques ont été posées. Avec toujours cet objectif : coller au plus juste de la réalité.

Comment avez-vous vécu ce tournage ?
Cristian Mungiu : Dans la précision et la concentration. Ce naturel dépeint à l’écran est le résultat d’un lourd travail d’interprétation. 32 jours de tournage, 10 minutes par scène ne laissent aucune place à l’improvisation. Les répétitions sont là pour permettre aux acteurs de s’approprier le texte, le rythme, l’intonation. Si un mot sonne faux, il est retiré. Mais lorsque le compte à rebours est enclenché, les dialogues ne changent plus d’un souffle. Ce n’est plus le moment. Je suis très dur, mais c’est pour le bien du film. Pas de visiteurs sur le plateau, personne ne parle fort, ne rie, ne fume. Lorsque 25 scènes sont tournées à 4h du matin, le tout avec déjà huit heures de retard sur le planning, ne vous inquiétez pas concernant la tension, elle est bien palpable (rires).
Anamaria Marinca : C’était un voyage, une exploration de groupe. Menée par un Cristian illuminé, inspiré, généreux. Un tournage éprouvant aussi, car il fallait faire preuve d’une concentration quasi chirurgicale pour ne pas se laisser bouffer par le rôle. Le film parle d’amitié et de courage. Et pose cette question délicate : serais-je capable d’un tel sacrifice ? Tout le monde ne peut pas relever le défi. Cette générosité dont fait preuve Ottila, ce pouvoir est instinctif, inné. Au final, je garde de ces deux mois un souvenir très particulier, celui d’un cocon artistique. Les caméras éteintes, nous partions danser, nous nous embrassions. Même avec l’ignoble « Monsieur Bébé » (rires) ! Vlad Ivanov (qui interprète le rôle de Domnu’ Bebe – « Monsieur Bébé »- ) est un être humain et un acteur merveilleux. Et aujourd’hui un ami fidèle.

Appréciez-vous l’ambiance de la Croisette au moment du Festival ?
Anamaria Marinca : L’opération a surtout consisté à enchaîner les interviews et à paraître sociable (rires) ! Plus sérieusement, je suis une grande timide qui a besoin, tout particulièrement lors de tels événements, de se sentir protégée avec les miens. La Palme d’Or dans les mains, joie et tristesse se sont mélangées. J’ai souffert du fameux syndrome de « la tristesse du vainqueur ». Lorsque tu réalises que le produit est fini, que cette période de ta vie appartient désormais au passé. C’est lâche mais tellement réconfortant de se vautrer dans les souvenirs.

Qu’est ce que le cinéma pour vous ?
Anamaria Marinca : Celui que je tourne. Le voyage, les découvertes humaines, les masques qui tombent. Sur scène ou devant la caméra, tu es obligé – à condition d’avoir un minimum d’éthique artistique – de te dévoiler, de chercher le vrai. On n’imagine pas, mais il faut beaucoup de courage pour arrêter de tricher. Après, la gloire, les paillettes, les séances photos, très peu pour moi, merci.
Cristian Mungiu : Raconter des histoires. Celles qui appuient là où cela fait mal. Mais le Grand Ecran n’est bizarrement pas ma priorité. Je me contenterais volontiers d’être un petit mangeur de pop-corn qui s’ouvrirait à l’écriture. Seul avec mon crayon, j’aurais enfin le contrôle absolu.

Merci à Anamaria et à Cristian

Propos recueillis par Morgane Le Moal à Paris le 31 août 2007
Images © Morgane Le Moal

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