Retour Sur Twilight

L’année 2009 aura été marquée par le succès de Twilight, romance vampirique à première vue fort peu originale, dont on est en bon droit de s’étonner de l’enthousiasme qu’elle a su engendrer. Qu’à cela ne tienne, nous avons essayé de chercher à comprendre les causes d’un tel engouement. Face à un succès que rétrospectivement on tiendra pour générationnel – c’est en fait déjà le cas – les critiques cinématographiques en sont à dépoussiérer les grands mythes pour savoir dans quelle continuité ils peuvent l’inscrire. Vêtement neuf, histoire éternelle, pense-t-on. Il nous a semblé intéressant, autant pour le challenge que pour les résonances, de tenter une comparaison avec La Belle au Bois Dormant – plutôt que Roméo et Juliette qui a reçu la faveur de la Critique, un peu flemmarde.

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Le film s’ouvre sur le départ d’une jeune fille, Bella, de chez sa mère, avec qui elle n’a pourtant aucun problème, pour retrouver son père (séparé donc de sa femme) qui habite une petite ville de province ennuyeuse.

Les causes du départ de Bella sont à comprendre dans une perspective purement œdipienne. Le bien-être et le confort qui caractérisent la cohabitation avec sa mère marquent l’insouciance prépubère, et la nécessité de quitter cette vie – nécessité qui s’exerce malgré elle – pour une vie morne dans une ville pluvieuse, l’apparition de la puberté. Cela étant, Bella sent qu’elle doit passer par là, ce que reflète le dynamisme paradoxal de la décision. Ce début de film se perçoit ainsi comme le départ dans une nouvelle vie, celle de l’adolescence, période d’expériences, douloureuses parfois, mais indispensables dans tous les cas, par laquelle chaque individu est obligé de passer. C’est une fois ce passage franchi que Bella pourra éventuellement revenir chez sa mère, mais avec une maturité nouvelle. On verra qu’elle tentera de précipiter ce retour une fois, prématurément.

Quoique solitaire et peu encline à se faire remarquer donc, elle est très bien accueillie à Forks, par son père d’abord, puis au lycée, au sein duquel elle se fait vite des amis. Ce point-là est encore à raccrocher au fait que la décision de venir à Forks, c’est-à-dire dans l’incertitude de l’adolescence, est la sienne. « L’adolescent doit tourner le dos à la sécurité de l’enfance », nous fait remarquer Bruno Bettelheim dans son essai sur La Belle au Bois Dormant que je citerai plus amplement un peu plus loin. Etre précipité de force dans l’inconnu est plus terrifiant qu’avoir le courage de faire soi-même le premier pas. Ce volontarisme se traduit par l’accueil positif à Forks. Il n’en reste pas moins que Bella aspire à la solitude.

Twilight est un film conçu du point de vue féminin, construit autour du personnage de Bella, et Edward ne peut se comprendre que par le biais de son regard. Il incarne un personnage évanescent, fantasmatique, qui vient remplir un vide, celui de l’imaginaire de Bella. La relation entre les deux n’est pas « consentie », en ce sens qu’Edward correspond à Bella mais pas l’inverse. Mystérieux, exceptionnellement beau, au point d’attirer l’attention quand il entre dans un lieu, Edward ne profite cependant pas de son charme pour séduire les plus belles filles ou asseoir sa popularité dans le lycée. A l’inverse Bella est très girl next door , c’est-à-dire jolie sans être extraordinaire, un peu invisible, le genre qu’on ne remarque pas spécialement.
Edward peut constituer un fantasme pour elle parce qu’elle voit qu’il n’est pas attiré par celles qui autrement ne pourraient que l’éclipser : celles qui sont plus belles, plus pimpantes, plus radieuses. Il semble vouloir autre chose. Et, effectivement, il sera attiré par Bella non parce qu’il la trouve jolie, mais parce qu’il est incapable de lire dans ses pensées. Ce dernier point est capital : ce qui l’attire chez Bella est précisément ce qui marque le mal-être adolescent : le sentiment d’être incompris, projeté ici dans l’incapacité d’Edward de lire dans les pensées de Bella. Plus que tout le reste, sur cet aspect Edward est fantasmatique ; le repli sur soi, l’isolation, normalement facteurs de rejet des autres, deviennent au contraire ce qui va déterminer l’attirance.
Il faut bien faire la nuance : ce n’est pas parce que Edward est l’âme sœur de Bella, parce qu’ils partagent une douleur identique, qu’ils vont avoir de l’empathie l’un pour l’autre. Ce n’est pas la rencontre de deux âmes en peine. Au contraire, il y a une incapacité de dialogue et d’harmonie, au début, entre les deux personnages ; Edward est juste attiré par Bella parce qu’il ne la cerne pas.

A ce point-là de l’histoire, on pourrait faire remarquer, si on voulait voir le film sous un angle positiviste, que le courage d’assumer son adolescence, marqué par le départ de Bella de chez sa mère, est récompensé. Il ne faut pas avoir peur et rester figé dans son Œdipe.

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Le point le plus frappant dans cette histoire d’amours adolescentes réside dans l’incapacité sexuelle d’Edward. Il ne faut pas y voir, cependant, une métaphore d’une éventuelle impuissance, Edward est au contraire dépeint comme étant détenteur d’une grande force libidinale.

Ici, puisque le film a été facilement et malhabilement comparé à Roméo et Juliette donc, avec qui il n’entretient aucune parenté thématique autre que la présence d’un couple romantique, nous préfèrerons tenter de le mettre en parallèle avec La Belle au Bois Dormant en s’appuyant sur l’analyse qu’en a faite Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des Contes de fées . La Belle du conte tombe dans un sommeil de cent ans consécutivement à une blessure au doigt, image dans laquelle Bettelheim voit le repli de l’adolescente suite à l’apparition des premières règles : « Pendant les mois qui précèdent les premières règles, et souvent pendant la période qui les suit immédiatement, les fillettes sont passives, comme endormies, et se replient sur elles-mêmes. » Nous avons précédemment fait remarquer que, en dépit de son âge avancé, le départ de Bella pour Forks coïncide avec le début de la puberté. Pendant cette période léthargique de cent ans, la Belle est inaccessible : « Tout autour du palais, une hale d’épines se mit à pousser, qui chaque jour devint plus haute et plus touffue. Bientôt, elle cerna complètement le château, jusqu’à ce qu’on n’en vit plus rien, même pas le drapeau sur le toit. » A la fois La Belle, ou Bella donc, est invisible, autrement dit les garçons ne la remarquent pas, mais en plus, elle est méfiante, « imprenable », les prétendants périssent dans le mur d’épines : « De temps en temps, des fils de roi s’approchaient du château et tentaient d’y pénétrer à travers l’épaisse muraille d’épines. Mais ils n’y parvenaient pas. Les épines se tenaient entre elles, comme par des mains. Les jeunes princes y restaient accrochés, sans pouvoir se détacher et mouraient là, d’une mort cruelle. »

Effectivement Bella n’a aucune maîtrise sur son pouvoir séducteur, c’est-à-dire qu’elle plaît passivement sans qu’elle ait cherché à se rendre attirante, et n’est pas encore, du coup, capable de gérer les avances qui lui sont faites. Elle refoule ainsi deux prétendants dont, l’un d’eux (Jacob) l’attirera pourtant par la suite. Ce qui rendra La Belle accessible n’est pas un prétendant idéal, un fils de roi meilleur que les autres, rien n’est dit de mal concernant les premiers prétendants, pas plus qu’aucune qualité supplémentaire n’est attribuée à celui qui la réveillera, mais la fin de la période de cent ans, la malédiction de la mauvaise fée : « Lorsque le fils du roi s’approcha de la haie d’épines, il vit de magnifiques fleurs qui s’écartaient d’elles-mêmes sur son passage et lui laissaient le chemin. »

Il n’est donc pas question que le prince lutte pour franchir la haie d’épines, il vient juste au bon moment : la princesse est prête. Ça ne veut pas dire qu’elle est « facile », juste que cette période de cent ans est nécessaire. Bettelheim : « De nombreux princes tentent d’approcher La Belle au Bois Dormant avant sa maturité ; tous ces prétendants trop hâtifs périssent dans les épines. Les enfants et les parents sont ainsi avertis que l’éveil sexuel qui se produit avant que le corps et l’esprit ne soient prêts est très destructif. Mais quand La Belle est prête effectivement et physiquement pour l’amour, et en même temps pour l’expérience sexuelle et le mariage, la muraille qui semblait infranchissable tombe d’elle-même. »

Il est important de préciser que si Edward est préféré à Jacob, ce n’est pas qu’il vient au bon moment mais qu’il est, comme nous le faisions remarquer plus haut, en quelque sorte l’amant fantasmatique de Bella, celui qui peut se glisser dans sa rêverie, un peu ravisseur, un peu envoûteur. Jacob, c’est celui qu’elle pourra voir une fois réveillée de sa léthargie.

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Dans la même mesure que l’intériorité de Bella se manifeste par l’incapacité d’Edward de lire ses pensées, son immaturité psychosexuelle est projetée sur son prétendant. Autrement dit, sa crainte de s’engager dans une relation physique se traduit par l’incapacité d’Edward de la toucher. Il a « peur de perdre le contrôle », lui confie-t-il. Nous voyons ici le décalage évoqué par Bettelheim entre l’éveil sexuel et la maturité psychique, qu’il qualifie de « destructif ». Il faut attendre, pour ainsi dire, que la tête soit en accord avec le corps pour ne pas que les rapports sexuels soient une « perte de contrôle ». Cela étant, Edward, dont la virilité n’est nullement remise en cause, est aux côtés de Bella en attendant le moment où elle se sentira prête. Pendant ce temps, les deux amants en devenir se confient, apprennent à se connaître – nous les voyons plusieurs fois allongés (sur l’herbe, au lit…).

Cette situation est profondément rassurante dans la mesure où l’adolescente qui s’identifie dans Bella ne perçoit plus son hésitation et son mal-être comme un tout obscur, mais comme un simple passage ; le retrait intérieur adolescent étant lié à une peur de s’engager (« le repli sur soi a lieu quand les processus mentaux prennent une telle importance que l’individu n’a plus la force d’agir sur l’extérieur »), savoir qu’il aura un terme et que ce terme aura une résolution heureuse permet de vivre plus sereinement cette période. Ainsi tout vient à qui sait attendre.

Bien que n’ayant pas encore la maturité nécessaire pour avoir des rapports sexuels « non destructifs », s’entend psychiquement, Bella presse Edward. Elle est amoureuse et se croit prête. Elle s’affiche publiquement avec son nouvel ami et montre ainsi, bravache, qu’elle est devenue une femme. Cette attitude s’oppose radicalement à son tempérament naturel, son désir d’invisibilité. Elle attire, ce faisant, la convoitise d’un autre vampire. « On sent ton odeur à un kilomètre à la ronde », lui lance Rosalie – une des « sœurs » d’Edward –, façon de dire que, désormais, elle ne peut plus passer inaperçue et qu’elle attire les autres vampires, c’est-à-dire les prédateurs sexuels. Edward, jusque-là calme, se montre agressif pour protéger Bella et lui ordonne de quitter Forks pour retourner vivre chez sa mère. Déstabilisée, Bella qui vient de passer d’un monde innocent, d’amitié, à un monde dans lequel, chose qu’elle ignorait jusqu’alors, les vampires existent – idée très bien suggérée dans une scène où, alors qu’elle part en voiture, elle aperçoit ses amis, riants, plein d’innocence, à la sortie d’un bar, simplement heureux, non menacés comme elle par des vampires, ignorants même de leur existence –, elle claque la porte de la maison de son père, qui pourtant s’était toujours montré bon avec elle. La crise d’adolescence est ici montrée dans son caractère outrancier, injuste envers le père et inextricablement liée avec l’arrivée d’un petit copain. Sans doute faut-il y voir l’erreur de Bella, La Belle, d’avoir voulu sortir trop tôt de son château. Continuer à flirter avec Edward plus longtemps, plutôt que presser leurs rapports, l’aurait protégée des prédateurs, aurait épargné à son père des mots cruels.

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Néanmoins cette expérience est celle de l’adolescence, et cela eût été une erreur de Stephenie Meyer/Catherine Hardwicke que de l’esquiver en ne retenant que l’idylle irréaliste de Bella et d’Edward. Pour que le spectateur puisse continuer à s’identifier, il était important qu’il retrouve dans Bella la réalité de son vécu. Ce faisant, le fantasme d’Edward devient d’autant tangible. Espérer, accepter les blessures.

Le film fonctionne en créant une situation fantasmatique superposée à une situation réaliste. Cette dernière, reposant sur une dynamique (le départ de Bella), permet au fantasme d’acquérir une tangibilité, donc une forme de causalité, bien que, nous l’avons dit et c’est important, la séduction d’Edward ne doive rien aux efforts de Bella ; et, par ailleurs, d’atténuer les blessures de l’adolescence en les montrant passagères, et même constructives (ce que symbolise bien le plâtre à la jambe à la fin du film).
Beaucoup de commentateurs ont attribué le succès du film à sa capacité à faire revivre l’insouciance de l’adolescence, des premiers flirts, des vrais amitiés, l’associant à une période bienheureuse, dont il ne resterait qu’un doux parfum de nostalgie. C’est avoir la mémoire bien courte. Nous parions que le film doit plus à sa capacité d’en avoir restitué l’angoisse et de l’avoir incluse dans une perspective positive.

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3 Responses to "Retour Sur Twilight"

  1. Baptiste Lusson says:

    Première série de corrections effectuées. Je me suis appuyé sur celles proposées par Céline lors de la première lecture.

    J’ai ajouté des images. Est-ce que cela convient ?

    Je comprends toujours pas la phrase : Bella qui vient de passer d’un monde innocent d’amitié… c’est le innocent d’amitié que je ne comprends pas en fait ici…

    A bientôt

    Répondre
    • Pierre Fonsagrive says:

      Le choix des nouvelles images est très bien.

      Pour « innocent d’amitié », j’imagine que tu dois comprendre quelque chose comme « non coupable d’amitié » ? ( comme s’il s’agissait d’un crime ! ) Peut-être qu’il manque juste une virgule, m’en vais la rajouter de ce pas…

      Je veux simplement dire qu’elle vit dans un monde innocent où ne régne que l’amitié et pas la convoitise.

      Répondre
  2. Céline Egéa says:

    Pour moi, c’est ok (je n’ai fait qu’apporter quelques corrections d’ortho et typo, sur cette version). Angle de vue très intéressant et bien mené, bravo !
    Te voit-on bientôt dans notre cité phocéenne ou te bas-tu toujours avec ta banque pour résoudre quelque sombre histoire de fratrie (et/ou de beuverie 😉 ?

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