Apichatpong Weerasethakul – Primitive

Le terme d’exposition a ici son importance, il permet, en effet, de faire une distinction avec la rétrospective (notons, tout de même, que la cinémathèque française propose une programmation des films de Fellini). Et, ce qui est plaisant c’est que, bien que très différent, des ponts s’établissent, presque naturellement, entre eux. En effet, Fellini, Lynch et Weerasethakul ont cette particularité d’être, avant tout, des artistes protéiformes, ayant des intérêts et des pratiques qui vont bien au-delà du cinéma et qui se portent aussi bien sur la peinture, le dessin, la musique, etc. Issus d’un pays différent, d’une culture et d’une période différentes, ces trois cinéastes se retrouvent par cette résolution à bouleverser les us et coutumes du cinéma, à la fois par rapport aux règles qui régissent, ordinairement, un film mais aussi par rapport aux attentes des spectateurs.
Chacun, à cette particularité de façonner un univers singulier, le plus souvent, empreint d’onirisme, d’extravagance et d’irrationnel et qui confine aussi, parfois, à l’abstraction. Un univers poétique qui irrigue chacune de leurs productions et qui marque profondément leur époque, leurs contemporains ainsi que les générations suivantes. Participant d’un re-nouveau du cinéma, ils ont initié un nouveau genre de narration, une nouvelle esthétique, de nouvelles images. Ce sont des cinéastes plasticiens dans le sens où, d’une façon différente, tous trois démontrent un attachement à la construction d’une esthétique particulière, créant alors des dispositifs qui donnent à leurs productions (cinématographiques et plastiques) une empreinte visuelle forte et dont l’intérêt ne se borne plus uniquement aux limites d’une image. Ces trois réalisateurs ont laissé une marque indéniable dans la conscience de chaque spectateur, certainement due au fait que leurs films tiennent plus d’une expérimentation que d’un simple visionnage.

Primitive , l’installation d’Apichatpong Weerasethakul au Musée d’Art Moderne, démontre une spécificité supplémentaire. Ce que l’on découvre ici, ce ne sont plus seulement les prétextes d’un film, des pièces rapportées, des œuvres annexes ou alors ayant valeur de témoignages, ou même une façon de pénétrer les mécanismes de création en cours chez tel ou tel cinéaste. Primitive est une œuvre en soi, que l’on ne dissocie pas des films de Weerasethakul mais qui fonctionne de façon autonome. En 2010 est prévue la sortie du prochain film d’Apichatpong Weerasethakul. Un long métrage qui prend sa source ici même, au sein de Primitive . Pour autant, le film n’est pas une suite de l’exposition ni celle-ci le préambule de ce long métrage. Primitive , est une étape dans l’élaboration de la cosmogonie de Weerasethakul. Il y aura donc l’œuvre et le film, les deux pendants d’une même réflexion.

Weerasethakul présente une installation, certes au sein de laquelle on retrouve plusieurs pièces (courts métrages, photos, dessins, etc.) se déployant sur plusieurs salles, mais elles ont été pensées par l’artiste pour former un tout, une seule œuvre. En ce sens, Primitive s’aborde de façon différente. L’artiste invite à pénétrer réellement son œuvre et celle-ci appelle à faire physiquement l’expérience des images. Un rapport différent de celui qui s’établit avec un écran de cinéma. Ici, le spectateur est dans l’action, il se déplace dans l’œuvre, il interagit avec les écrans, s’arrête, part, revient. Une sensation d’être au cœur de l’œuvre, au plus près des images et de ce que l’on y découvre. La mise en scène de Primitive permet d’appuyer cette impression d’expérimentation en jouant sur le foisonnement des écrans et des images en tous sens, de toutes parts et sans que, pour autant, les vidéos s’empiètent les unes sur les autres. Chaque pièce est nettement dissociée, notamment grâce à un souci porté au son.

Huit films, deux dessins (issus de la collection de Weerasethakul) quatre photographies, un fusil (accessoire, symbolique, utilisé lors d’un tournage) et un livre, composent Primitive . La première pièce que le spectateur est amené à découvrir en pénétrant l’installation, est un film, Phantom of Nabua . L’œuvre à son importance, non seulement parce qu’elle introduit le reste de l’installation mais aussi parce qu’elle démontre et rassemble bon nombre des thématiques développées ici, thématiques abordées également lors des longs métrages de l’artiste. L’œuvre a donc valeur de symbole. Village de Nabua (le lieu est important, on le retrouve dans chaque vidéos, et n’a pas été choisi par hasard mais en fonction de son histoire politique, en effet, Nabua a été témoin de toutes sortes d’exactions et de violences faites à la population par le pouvoir en place dans les années 60/80) au nord de la Thaïlande, c’est la nuit, des éclairs s’abattent violemment au sol.

NABUA
(2009)
Single channel video, sound
9 mins.
Au loin, il y a un grand écran, éclairs et jets de lumière y sont projetés, une belle mise en abyme de la vidéo et au fond, de façon plus général, du cinéma. Au départ, on distingue mal, on ne comprend pas bien. Pendant de longues minutes il ne se passe pas grand-chose. Puis de jeunes garçons apparaissent, ils ignorent la caméra, ils jouent au ballon. Le ballon est une boule de feu et, dans l’obscurité, des zébrures lumineuses surgissent. Le jeu se fait rapide, incisif, presque violent. Le grand écran prend feu et, durant un instant, de grandes flammes habitent l’image. Puis plus rien. Et là, face aux spectateurs, la lumière crue et blanche du projecteur continue d’émettre. Elle ne projette plus rien et se perd dans le noir, pourtant Weerasethakul la filme avec insistance. Un face à face s’engage entre cette lumière vive et brutale (qui nous observe presque comme un œil) et le spectateur. Et, pour le reste de l’installation, le spectateur restera hanté par cette destruction. Une destruction (symbolique) de l’image, du cinéma, afin de réinventer, de reconstruire. La rétine du spectateur garde en mémoire ce spectre lumineux blanc et vif, qu’a émis durant un temps ce projecteur, elle va devenir son fil conducteur. Et, à travers Primitive , devant chaque pièce, on va la retrouver, sous forme électrique ou naturelle, mais de manière continue la lumière habite et structure l’image et sera là pour nous guider.

La dernière salle de l’installation est consacrée au film Primitive . La scénographie de l’espace est différente et l’on comprend que le film aura son importance dans l’appréhension et la compréhension de l’installation. Une grande salle plongée dans le noir, au fond deux écrans forment un angle. En voix off, un homme parle. De façon décousue, il raconte des histoires, des souvenirs, des mythes. Le discours et les images sont dissociés. Bien loin d’une simple illustration, les images s’apparentent plus à une forme de documentaire montrant un groupe de jeunes garçons dans un quotidien mi-fictif mi-réel. Aucune chronologie, aucune linéarité. Bien sûr, les images sont belles et peuvent faire penser à une douce fantasmagorie (celle de l’artiste, celle du narrateur, la nôtre ?) mais elles sont aussi le reflet d’une réalité sociale plus brutale, celle de la jeunesse Thaïlandaise. En fait, c’est surtout à la vue de ce film que l’on comprend mieux toute l’installation, que l’on comprend mieux la portée symbolique et sociale de l’œuvre. Primitive agissant alors comme le liant de l’ensemble, fonctionnant plutôt comme une clé aux interrogations et aux incertitudes qu’ont pu provoquer les pièces précédentes.

Au départ, il y a un livre A Man Who Can Recall His Past Lives , l’histoire d’un homme nommé Boonmee dont la particularité est de se rappeler toutes ses vies antérieures. Le livre intrigue Weerasethakul, il écrit un scénario et décide de voyager en Thaïlande à la recherche des descendants de Boonmee. Lors de son voyage, il découvre le village de Nabua dont l’histoire fait écho, de façon paradoxale, à celle de Boonmee, la différence étant que, contrairement à Boonmee, les villageois de Nabua ont oublié, refoulés leur histoire, leurs souvenirs, leur passé. Une problématique de la mémoire collective et individuelle qui se trouve être au centre de l’installation. La voix off du film Primitive parle de ses souvenirs de vies antérieures, de sa mémoire, alors même que défilent sur les écrans ces jeunes garçons qui semblent vivre dans la désinvolture de l’instant présent, l’insouciance de l’adolescence.

C’est la fin du film, sur l’écran noir, s’inscrit l’année 2052. Le narrateur est-il Boonmee ? Cette construction ovoïdale est-elle une machine à voyager dans le temps ? Weerasethakul n’apporte que peu de réponses. Il filme une succession de temps, celui de la fiction, celui du tournage, celui du passé, celui du mythe, celui du présent et du futur, au sein desquels il réintroduit de la mémoire, celle de son pays, la sienne mais aussi, nécessairement, la nôtre.
Inutile de la décrire dans son détail, tant l’installation de Weerasethakul est abstraite et énigmatique, tant elle bouleverse des attentes, convenues, par rapport aux images, d’un point de vue narratif et formel, tant, finalement, chacun y voit, y comprend, ce qu’il y projette.

Apichatpong Weerasethakul
Primitive
Du 01 octobre au 03 janvier 2010

Musée d’Art Moderne de la ville de Paris
11, avenue du Président Wilson
75116 Paris
[www.mam.paris.fr->http://www.mam.paris.fr]

Images © Kick The Machine Films, Bangkok. Courtesy Apichatpong Weerasethakul, Illuminations Films & Animate Projects.

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