Questions à Pierre Suchet

Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?
En parallèle de mon activité professionnelle, la photographie m’accompagne depuis 25 ans, avec pendant longtemps une prédilection pour le portrait. Depuis 3 ans, sans délaisser le portrait, ma photographie s’est diversifiée, pour explorer la dynamique des scènes de rue, les possibilités symboliques et conceptuelles de la nature morte et les potentiels politiques du langage photographique. « Drôle d’Ambiance » est ma deuxième exposition. La précédente (« Entre le marteau et l’enclume ») parlait de l’Ukraine et de la Crimée, 20 ans après la chute du mur et presque 2 décennies après la fin de l’ex URSS. L’exposition interrogeait la lente dissolution des signes et des mythes du communisme soviétique, le retour du spirituel, la fin de la super-puissance militaire de l’ex URSS, la transition vers le capitalisme.


© Pierre Suchet

Pourquoi la photo et non un documentaire pour raconter la fin de cette salle mythique, au même titre que les CNP ?

J’aimerais m’appeler Raymond Depardon et être capable de maîtriser, avec autant de talent, les deux langages photographiques et cinématographiques. La série sur l’Ambiance est le résultat d’un coup de chance : Le lendemain de la dernière séance à l’Ambiance, j’étais en train de photographier la façade du cinéma, indiquant en lettres rouges « Au revoir les enfants – fermeture définitive ». Un des projectionnistes, occupé à ranger le cinéma avant la remise des clefs le lendemain, m’a vu avec mon trépied et mon appareil et m’a proposé de rentrer pour faire un reportage…

Quel était le but premier de cette série ?
L’objectif de la prise de vue était de garder une trace visuelle du cinéma avant le démantèlement qui commençait dès le lendemain. Quelques heures plus tard, appareils de projection et fauteuils n’étaient plus dans le cinéma.

A qui s’adresse l’exposition ?
D’abord aux salariés de l’Ambiance, licenciés brutalement par un patron qui a préféré vendre à un puissant groupe immobilier, mieux disant, plutôt qu’à une autre salle de cinéma indépendante qui avait pourtant fait une offre dans les prix habituels du marché, pour ce genre de transaction.
Ensuite à tous les spectateurs lyonnais qui, au moins une fois dans leur vie, ont vu un film à l’Ambiance, une salle qui faisait partie intégrante, depuis plusieurs générations, du patrimoine de la ville.
Aux cinéphiles qui s’interrogent sur les mutations de l’exploitation cinématographique et sur les difficultés croissantes du cinéma indépendant.
Aux Lyonnais qui questionnent la marchandisation du centre-ville au détriment des activités culturelles.
Aux photographes pour les inviter à traiter la question des salles de cinéma en France, un sujet à ma connaissance très peu traité à ce jour.


© Pierre Suchet

Cette exposition peut-elle toucher d’autres personnes que les lyonnais ?
Les difficultés des salles de cinéma indépendantes ne sont malheureusement pas une spécificité lyonnaise. Dans ce sens, l’exposition peut interroger les salariés des cinémas indépendants pour rechercher les moyens concrets de protéger préventivement leur activité et anticiper les turbulences à venir. Elle peut questionner les spectateurs dans leur comportement de consommation cinématographique : faut-il prendre une carte « illimitée » ou voir un film en VO dans un multiplexe ? Faut-il s’équiper en home cinéma ou continuer à aller voir les films en salle ?
L’exposition peut être l’occasion de débats cinéphiles sur les actions permettant de pérenniser une offre de cinéma d’art, d’essai et de recherche.
Plus globalement, elle me semble concerner toute personne qui souhaite que l' »exception culturelle » devienne une réalité.

A propos du lieu, pourquoi une librairie ?
Il y a en premier lieu la contrainte, pour un photographe « débutant » de trouver un lieu d’exposition. Ma première exposition, à la thématique très politique, a eu lieu à la Librairie « Ouvrir l’oeil », une librairie engagée, située sur les pentes de la Croix Rousse. J’avais été séduit par l’expérience, notamment pour les échanges stimulants, avec un public dépassant le cadre des amateurs de photographie. « A plus d’un titre », une autre librairie engagée de Lyon, m’a paru un choix cohérent pour présenter un travail sur le cinéma indépendant, qui propose, lui aussi, une autre vision du monde. Dans les deux cas, choisir ces librairies était une opportunité de les faire découvrir à certains de mes visiteurs, et de les inciter à privilégier ce genre de structure au détriment des grands réseaux de distribution. La pertinence du lieu s’est trouvée confirmée, quand, à quelques jours du début de l’exposition, un des anciens projectionnistes de l’Ambiance, a accepté que l’exposition soit l’occasion de présenter une nouvelle qu’il avait écrite.


© Pierre Suchet

Avec la fermeture du CNP Odéon à Lyon, le combat que mène une association pour sauver le grand écran de la place d’Italie à Paris et d’autres encore, votre exposition prend une perspective, que je suppose, inattendue. Ne craignez vous pas d’être mis en avant à cause de ce contexte et non pour la valeur tant artistique qu’historique et sentimentale de la série ?
Mon exposition était planifiée depuis Mai 2009, dès que le festival Lumière à Lyon a été officialisé. Il me semblait intéressant de faire coïncider mon expo avec ce nouveau festival de cinéma, opération évènementielle de courte durée, très médiatisée, impliquant un lourd investissement des collectivités locales. La fermeture brutale du CNP Odéon cet été a ajouté une forte dimension d’actualité à l’exposition. Cela ne pouvait qu’aller dans le sens de mon souhait de rattraper le quasi-silence médiatique dans lequel s’était déroulée la fermeture de l’Ambiance. Si, au delà de l’aspect documentaire de la série, les visiteurs ont apprécié la qualité plastique ou la charge émotionnelle de certaines photos, tout en repartant avec des questions éminemment politiques, j’aurai atteint mon objectif.

Merci à Pierre Suchet d’avoir pris le temps de répondre aux questions.

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