Le Paris de Caecilia Tripp

Paris Anthem , 2008 color & sound 16 mm film, 1 min 40
avec l’aimable autorisation de la galerie Maisonneuve
Jeune artiste d’origine allemande, Caecilia Tripp réalise depuis quelques années son propre « cinéma-vérité ». Mélange de documentaire et de fiction, chaque film est imaginé comme un territoire expérimental où se croisent plusieurs histoires, plusieurs références. Cette alliance des genres permet à l’artiste de créer sa propre forme, développant ainsi des films singuliers où le récit est autonome et où l’image est à la fois libre, nouvelle et expressive. Au cœur de son processus créatif, l’artiste a placé la question de l’identité et plus précisément la construction d’une identité créole. Dans le film The Making of Americans , réalisé en 2003 et projeté dans des festivals (Mostra de Venise en 2004 et Cannes en 2005) ainsi qu’au Jeu de Paume (Centre national de la photographie) en 2005, l’artiste a travaillé autour de la question de l’identité américaine. Ce film témoigne déjà du goût très prononcé de l’artiste pour la musique.

Miles Writing , 2008 C-Print, 73 x 130 cm. Installation pour la galerie, 2008 février
avec l’aimable autorisation de la galerie Maisonneuve
Dans son exposition à la galerie Maisonneuve, des photographies et des objets tirés du film sont présentés dans une première salle, on y entend déjà le projecteur rugissant et la musique du film qui nous attendent dans la pièce d’à côté. Assis dans cette salle noire, on découvre alors Paris Anthem , un film 16 mm particulièrement esthétique. A nos côtés, le projecteur 16 mm trône sur son piédestal, tel un objet d’art, beau et majestueux, il émet son bruit, ses vibrations, et accentue le charme et la poésie hors du temps du film. Le grain, la texture des images nous attirent indéniablement vers la contemplation et la rêverie. Ça saute, ça se brouille, ça se strie ; bref, dans cette salle obscure, ça grésille, ça bouge, ça vie.

Paris Anthem est une juxtaposition de musiques, d’images et de bruits. Caecilia Tripp en a fait un hommage à Miles Davis. Paris, la nuit. Un homme joue de la trompette sur les quais de la Seine. Une jeune femme s’arrête, écoute quelques instants et reprend sa balade nocturne. L’artiste filme en gros plan une brève autopsie du langage du corps. Regards persistants, mouvements discrets des bouches. A ce moment, l’image se fait plus nette. L’instant d’après, les contours se font cotonneux. Paris se brouille et devient le lieu onirique où la séduction de la musique opère et éveille nos sens. De cette simple rencontre épistolaire, Caecilia Tripp imagine un conte, un récit énigmatique porté sur le trouble, celui de la rencontre mais aussi celui issu des nébulosités de la nuit. Paris Anthem est une manière originale d’aborder le désir. Le désir de l’autre, le désir de la musique. Et, dans le fantasme de la nuit, ce désir, cette émotion, prennent vie ; la trompette s’embrase, le feu se propage jusque sur l’écran. La jeune femme s’en va, l’instant de la séduction est passé, le désir se consume et le film s’achève sur une explosion.

Paris Anthem , 2008 color & sound 16 mm film, 1 min 40
avec l’aimable autorisation de la galerie Maisonneuve
Une musique extraite de l’album Tribute to Jack Johnson (1970) de Miles Davis accompagne les images du film. Un choix particulièrement judicieux et pertinent puisque la cadence lente de la musique épouse parfaitement le rythme languissant des images. Cette musique étonnante et émouvante révèle plus clairement les émotions qui se jouent justement à l’écran. Les notes mélancoliques et jazzy de la trompette de Miles Davis épousent magnifiquement les errances nocturnes de la caméra de Caecilia Tripp. De plus, l’image, l’esthétique de Paris Anthem semblent directement issues du film de Louis Malle Ascenseur pour l’échafaud (1957) dont la musique a d’ailleurs été composée par Miles Davis lors de son séjour à Paris. En 1957, la caméra de Louis Malle a suivi les déambulations nocturnes de Florence (incarnée par Jeanne Moreau). Vingt ans plus tard, Caecilia Tripp filme de la même manière la marche de la jeune femme de Paris Anthem . Comme Florence, on l’imagine dans la nuit parisienne, perdue, égarée et, peut-être, soumise au même sentiment amoureux. Et finalement la narration se fait moins à l’écran que dans nos têtes, et cela grâce à la musique de Miles Davis, cette mélodie persistante et entêtante qui ravive nos émois et s’ajoute aux troublantes images de Paris Anthem .

Immanquablement Paris Anthem fait écho à d’autres grands films, notamment Autour de minuit de Bertrand Tavernier (1986), pour la musique évidemment, mais aussi pour toute cette ambiance nocturne parisienne, si propice aux égarements, aux errements, aux doutes. Paris Anthem est donc la naissance d’une douce rêverie à la croisée d’une musique et d’une image.

Caecilia Tripp, Paris Anthem
Jusqu’au 1er Mars 2008
Galerie Maisonneuve
22, rue de Poitou (1er étage)
75003 Paris

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