Cinéma argentin : le regard neuf

Mientras Tanto de Diego Lerman
Aujourd’hui au centre de toutes les attentions avec des films comme XXY (Lucia Puenzo, 2007), Les Lois de la famille (Daniel Burman, 2006) ou encore La Cienaga (Lucrecia Martel, 2002), le cinéma argentin n’a pourtant pas toujours connu la même vitalité. Entre dictature militaire, dépendance économique et coups d’État à répétition, jusqu’à la faillite économique en 2001, l’histoire pour le moins mouvementée du plus européen des pays d’Amérique latine n’a pas vraiment laissé la place à l’essor d’une cinématographie nationale. On retiendra cependant deux moments marquants, deux « renouveaux », portés par l’envie irrépressible de faire du cinéma de deux générations de cinéastes. Dans les années 60, autour d’un réalisateur comme David José Kohon ( Trois fois Ana , 1961 ; Prisonniers d’une nuit , 1962 ; Bref ciel , 1968), émerge un mouvement d’avant-garde, élevé au ciné-club et fortement marqué par la Nouvelle Vague et le néoréalisme italien. Trente ans plus tard, une nouvelle génération de réalisateurs a pour point commun de s’affranchir du militantisme des années 70 pour se concentrer sur de nouvelles formes de narration.

Prisonnier d’une nuit de David Jose Kohon
Généralement considéré comme le point de départ de ce « renouveau », Rapado (« Rasé »), réalisé en 1992 par Martin Rejtman et jamais sorti en France, met en scène l’errance de Lucio dans Buenos Aires : après le vol de sa moto, il part en quête d’un nouvel engin. Si pour Martin Rejtman, il n’a jamais été question de « faire un film révolutionnaire ou de signer un manifeste à destination de cette nouvelle génération, il nous confie sa volonté de rompre avec un cinéma militant « plutôt marqué par des idées que par des histoires : des idées politiques ou poétiques… mais il y avait toujours l’idée du réalisateur avant l’histoire du film ». La langue est une autre de ses préoccupations majeures – il est aussi auteur de nouvelles : « Dans les comédies américaines des années 40, on parlait d’une certaine façon. Dans le cinéma argentin des années 40, on parlait d’une certaine façon. Mais plus tard, quand le cinéma studio a disparu en Argentine, on a eu du mal à trouver une façon de parler. Dans les années 80, la façon de parler, d’interpréter les personnages, c’était toujours faux. Alors j’ai décidé de recommencer à zéro avec ça aussi. »

Rapado de Martin Rejtman
Plus largement, c’est une véritable grammaire du cinéma qui est à reconquérir pour cette nouvelle génération. Diego Lerman, qui réalise Mientras tanto en 2006, après le succès critique de Tan de Repente en 2002, montre la même volonté de renouveler la façon de faire des films en Argentine : « Il y avait beaucoup de cinéma politique dans les années 70. Ces cinéastes étaient des militants, et leur cinéma était un moyen de défendre leurs idées. Il y avait toujours un ton didactique, l’objectif était d’enseigner aux masses populaires ce qui se passait, de montrer la réalité. Aujourd’hui, faire du cinéma politique comme celui-là serait stupide. Ce serait nier le temps qui a passé. Il faut plus travailler la suggestion que la chose finie. »

Sylvia Prieto de Martin Rejtman Aussi, si le cinéma argentin a conservé cette capacité à parler de la « ville réelle », cette nouvelle génération nous invite à prendre un peu de distance avec la lecture « sociale » de cette cinématographie à l’étranger. Par exemple, si le point de départ du scénario de Mientras tanto est la faillite économique de 2001, il ne s’agit pas dénoncer, mais bien plus d’exprimer « la sensation que j’ai ressentie quand j’étais à Buenos Aires en 2002 après l’explosion sociale. On ne pouvait aller nulle part. Rien n’avançait, rien de se passait. Tout paraissait fermé. » Au-delà de l’arrière-plan social, Lerman s’interroge sur ce « qui se passe quand est en train de décider et qu’on ne peut pas agir. »

Tan de Repente de Diego Lerman Martin Rejtman va plus loin en nous invitant à voir un film comme Sylvia Prieto , construit autour des obsessions de personnages interchangeables, pour ce qu’il est au lieu d’y chercher une critique de la société argentine :  » Sylvia Prieto est sorti à New York : il y a eu une critique dans le Village Voice, qui parle très bien du film. Mais dans le dernier paragraphe, le critique arrivait à mettre ensemble Borges et Evita Peron. Quel est le rapport avec le film ? C’est un problème culturel qui dépasse le cinéma argentin. Si on prend un film iranien, ce doit nécessairement être un film poétique avec des enfants ? » Comme il le rappelait aussi à la fin de la projection de Sylvia Prieto : « Il n’y a pas que les Européens qui ont le droit de faire des films d’art.??? Son ambition : “Faire des choses très légères, très simples et à la fois complexes, qui résonnent un peu et qui évoquent quelque chose d’autre. »

Tous les deux passés par la réalisation de documentaires pour la télévision argentine, Martin Rejtman comme Diego Lerman travaillent chacun à la préparation de leur prochain long métrage.

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