L’autre

Anne-Marie Maier, la quarantaine, rompt avec son jeune amant. De leur histoire, on saura peu de choses. Du passé et de la vie d’Anne-Marie également. Assistante sociale, chaque jour elle se retrouve confrontée à la détresse et à la souffrance des autres, comme un (trop) douloureux écho à son propre mal-être. Évoquée par ellipses (on découvre au détour d’une conversation qu’elle a vécu 18 ans un mariage qui n’a pas semblé la combler) la vie d’Anne-Marie n’est pas (l’unique) enjeu du film mais le moyen de pénétrer son intimité en mettant en exergue l’isolement dans lequel elle s’enferme et où, peu à peu, elle perd pied. Peu de passé, aucun vécu, Anne-Marie n’a aucune attache. Un personnage complexe mais (re)présenté de manière simple, paraissant alors plus abordable, en tout cas plus identifiable. Ne semblant liée à aucun évènement particulier, la crise qui va la frapper n’en semblera que plus énigmatique. Les réalisateurs nous épargnent ainsi une forme de psychologie analytique du personnage où toute déviance serait justifiée. On comprend le comment (le lent processus de sa folie) mais on s’abstient de nous faire comprendre le pourquoi. Des questionnements laissés au libre arbitre du spectateur.

Anne-Marie déraille, s’égare et s’oublie dans sa déraison. Une démence aliénante contre laquelle elle lutte puis rend les armes, de manière désespérée, dans un dernier recours contre cet autre qui l’habite, contre elle-même. Les lignes, les rails, les routes, les chemins récurrents visuellement dans le film (ce qui lui confère cet aspect graphique) sont importants dans la thématique de L’Autre et semblent fonctionner comme des allégories d’Anne-Marie et de sa psyché tourmentée.

La rupture est le point de départ des troubles d’Anne-Marie, mais le mal devait déjà être là, tapi, prêt à surgir à la moindre faiblesse. La faille est alors moins la rupture que ses conséquences : la solitude, la tristesse et, surtout, la jalousie. Quand son ancien amant lui avoue avoir rencontré une autre femme, ce n’est pas tant l’autre qui l’obsède jusqu’à en être malade, que le fait de se sentir dépersonnalisée lorsqu’elle comprend que l’autre a le même âge qu’elle.

Cette confidence agit comme un détonateur. Réduite à un âge, à une catégorie, c’est, pour Anne-Marie, comme une manière de la nier, de l’effacer en tant qu’individu. Une manière aussi d’effacer leur vécu, leur histoire de couple. De ce sentiment de dépersonnalisation va surgir la jalousie et ce désir irrépressible, cette soif de retrouver sa place. Ce qu’elle veut, ce n’est pas réellement lui (en tant qu’individu) mais plutôt qu’il la regarde à nouveau, qu’il lui prête attention. Et, à travers son regard, elle tente de retrouver l’estime perdue. Regagner ce sentiment d’unicité. Pour cela elle essaye de raviver son désir et c’est dans ses tentatives sexuelles qu’elle retrouve une puissance, le sentiment d’être vivante pour quelqu’un, à défaut de l’être pour elle-même. Anne-Marie se perd, ne se reconnaît plus. Connaître l’autre femme devient, durant un temps, le moyen d’exorciser sa peine. Qui est-elle, que fait-elle ? Anne-Marie projette son dégoût et sa haine sur quelqu’un, avant de la retourner contre elle-même. Et, lorsque son ami Lars refait irruption dans sa vie, il joue, un instant, ce rôle de pansement et comble son désir malade. Un désir narcissique où, à travers le regard des autres, et des hommes en particulier, Anne-Marie cherche à se retrouver.

Bernard et Trividic abordent de manière originale la jalousie féminine, telle un virus s’emparant de son hôte, le rendant malade, infectant son désir. Anne-Marie suffoque, ne se reconnaît plus, cherche des antidotes, une fin possible à cette étrange maladie. C’est d’ailleurs ainsi que le film débute, par la fin, une fin brutale et radicale, et paradoxalement la seule scène explicitement violente du film. Une scène dont la particularité est d’être répétée par deux fois, marquant le début et la fin du film. Une scène qui semble agir comme un exutoire, l’exutoire de la violence contenue et de la tension latente des images de L’Autre ainsi que le geste exutoire d’Anne-Marie, une façon de se débarrasser de ce double d’elle-même.

C’est notamment par cette thématique de la dualité que le film tend vers quelque chose de l’ordre du fantastique. Non seulement par la manière dont le personnage central du film est abordé mais aussi parce que les deux réalisateurs ont réussi à établir, en restant ancrés dans une réalité sociale symptomatique de notre société contemporaine, un univers, une ambiance proche du fantasme, de l’irréel (notamment lorsque Anne-Marie s’observe dans le miroir et dans le reflet des vitres d’un RER, des scènes où elle découvre son double). La mise en scène se met au service d’une histoire somme toute banale mais dont l’extraordinaire s’introduit dans chaque plan. L’éclairage (ainsi que la musique) est un des éléments qui permettent d’amener le fantastique dans cette description finalement très réaliste et crue d’une femme luttant pour ne pas dépasser ses limites et sombrer.

L’Autre puise une partie de son intensité de cette confrontation de l’ordinaire avec l’extraordinaire, l’autre partie on la doit à Dominique Blanc et la manière dont sa présence physique imprime chaque image (une performance primée au dernier festival de Venise). L’actrice livre ici un travail percutant tant elle incarne corporellement son personnage (le langage de son corps et de son visage prenant souvent l’ascendant sur la parole) sans jamais sombrer dans un pathos et une hystérie dont les réalisateurs auraient pu user et abuser trop facilement. Un jeu délicat et subtil qui permet de construire une mythologie autour de son personnage, évitant ainsi de nous donner un personnage dont toutes les aspérités auraient été lissées, un personnage trop construit, trop facile, trop prévisible. Au contraire, Bernard et Trividic ont entouré Anne-Marie de mystère et de non-dits.

Du fait du travail sur l’esthétique, la mise en scène (de très belles constructions de cadres et de plans jouant avec les lumières, les couleurs et les contrastes) et la narration (déconstruction de la linéarité du récit), les images semblent fonctionner comme de belles allégories des égarements et des obsessions d’Anne-Marie, bien plus qu’un jeu d’actrice trop appuyé, échappant ainsi à la facilité, à la vacuité d’un film clés en main. Les réalisateurs font de celui-ci un drame à la lisière du fantastique et L’Autre acquiert un autre niveau de complexité, un autre niveau de lecture. On peut s’extasier devant la puissance des images, la perfection, la minutie et la beauté des plans, la tension que les réalisateurs arrivent à faire naître des détails, mais le film peut aussi pécher par son excès de singularité et perdre en route ses spectateurs.

Réalisation : Patrick Mario Bernard, Pierre Trividic. Scénario : Patrick Mario Bernard, Pierre Trividic, d’après une nouvelle d’Annie Ernaux. Interprétations : Dominique Blanc, Cyril Gueï, Peter Bonke. Durée : 1h37. Date de sortie : 04 Février 2009. Année de production : 2008. Distribution : Ad Vitam Images © Ad Vitam

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3 Responses to "L’autre"

  1. Céline Egéa says:

    Relu et corrigé : Camille à toi de voir si ça te convient, j’ai fait quelques corrections d’ordre ortho ou typo, et lorsque j’ai touché vraiment au texte c’est dû à des questions de répétitions, il y en a pas mal, surtout dans la 2e moitié, ce pourquoi j’ai fait des suggestions, à toi évidemment de valider ou tourner les choses autrement si mes propositions ne te conviennent pas.
    Bravo sinon pour cet article très fouillé.
    Cel

    Répondre

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