Beneath The Roses

Untiteld (Oak street)
Ete 2006. Photographie couleur numérique, 145x224cm. Edition de 6+2 EA. Avec l’aimable autorisation de la Galerie Daniel Templon, Paris
Connu (surtout aux Etats-Unis) pour sa filiation avec le mouvement de « la photographie de mise en scène » (apparu à la fin du XXe siècle) Gregory Crewdson conçoit ses photographies comme d’autres conçoivent une peinture, un plan ou le cadre d’un film, avec une extrême minutie. La comparaison avec le cinéma paraît évidente tant son influence est prégnante. En effet, afin de construire ces photographies l’artiste emprunte les outils propres à cette industrie et, s’inspire tout autant qu’il puise dans l’univers et les codes du fantastique, produisant des images dignes de David Lynch, période Lost Highway ou Blue Velvet . L’image est donc la mise en scène scrupuleuse d’une action suspendue. Des scènes en cours, laissant le spectateur se faire son propre scénario à partir de ce qu’il regarde.

Une ville américaine anonyme, les rues sont désertes, le sol est encore mouillé d’une pluie saisonnière. Le ciel se teinte de rose à l’approche de la nuit. Le temps est comme suspendu. Un détail attire notre regard. En arrière-plan, une femme enceinte dont la peau nue reflète une lumière presque christique. (Coupé.) Un barrage délabré dont l’eau s’écoule abondamment, des arbres envahissent la construction. La lumière est d’un bleu sombre, le lieu semble abandonné. Puis, un détail au fond de l’image, une tache bien plus claire. Un homme, une femme nus. Ils font l’amour. (Coupé.) Un grand espace, un parking, au fond des bâtiments (café, cinéma) et derrière une nature encore sauvage. Un (non-) lieu vide où quelques âmes esseulées font semblant de se côtoyer. Puis, perdu au milieu de ce parking, un individu accroupi pisse. (Coupé.) Une salle de bains sombre et dépouillée, une vieille femme dans sa baignoire, le regard perdu. Sur le lavabo, un flacon de pilules ouvert. Dans la glace le reflet de sa chambre, ses habits traînent au sol. (Coupé.) A chaque fois Gregory Crewdson crée des mondes. Des univers imprégnés d’une atmosphère des plus lugubres. Une succession de scènes où, finalement, l’artiste parle toujours de la même chose ; la solitude, l’absence de lien social. Des personnages inexpressifs au regard vide, égarés, perdus, comme absents de leur propre corporéité.

Untitled (The mother)
Hiver 2007. Photographie couleur numérique, 145x224cm. Edition de 6+2 EA. Avec l’aimable autorisation de la Galerie Daniel Templon, Paris
La complexité des images doit plus au fait d’une collision entre l’étrange et le quotidien que de la situation même qu’elles décrivent. En effet, les photographies sont bien une forme de récit de situation ordinaire (une femme prépare le dîner pour son mari, une femme se regarde dans le miroir de sa salle de bain, un couple dans une chambre, etc.), reflet d’un quotidien bien morne, mais auquel l’artiste ajoute une couche d’irréel. Elles deviennent alors des images pesantes dont se dégage quelque chose de l’ordre du trouble, du dérangeant, parce qu’elles font appel aux refoulés, aux angoisses. Pour arriver à cet effet d’inquiétante étrangeté, Crewdson élabore extrêmement consciencieusement ses photographies. Tout est orchestré. Le moindre détail est pensé. Rien n’est là par hasard.

Comme un réalisateur, longtemps à l’avance l’artiste établit l’arborescence de ce que sera son image. Repérage des lieux, story-board, construction de décor (si besoin est). Puis, la mise en scène. L’artiste a alors recours à de nombreux assistants (maquilleurs, décorateurs, accessoiristes, chef opérateur) et place acteurs et figurants selon une posture, un mouvement, une gestuelle bien particuliers. De nombreux tirages sont nécessaires avant d’arriver au bon résultat, la photographie étant composée ensuite à partir d’un montage de tous ces tirages (ce qui lui donne cet étrange aspect sans perspective et parfaitement net). On peut penser alors que ce qui fait sens dans l’œuvre de Crewdson, c’est aussi bien la photographie que ce long processus de création et toute cette ingénierie qui mène à la construction de la bonne image.

Des photographies extrêmement construites, parfaitement équilibrées et harmonieuses (dans leur composition, couleur, lumière) dont se dégage une beauté. Une beauté de l’ordre de celle qui trouble, qui fascine, qui inquiète. Et, c’est notamment grâce à toute cette élaboration qu’une atmosphère étrange, inquiétante, peut s’instaurer. Mais c’est surtout par un travail précis sur l’éclairage que l’irréel transparaît, la lumière étant un des éléments principaux qui permet d’amener le fantastique dans ces situations finalement bien dérisoires. Chez Crewdson, les éclairages aménagent d’emblée une atmosphère silencieuse, lourde et menaçante. Les perspectives, les points de vue, les lumières, les cadrages apportent une forme d’oppression et de distance par rapport à l’image. Une ambivalence nécessaire pour aller au-delà de cette esthétique très léchée. Pour que l’image ne se fige pas dans une beauté archétypale.

L’artiste opère une véritable séduction du regard. Toutes de grand format, d’une telle netteté dans le rendu des textures, des couleurs et des détails, d’une telle profondeur de champ que les photographies en deviennent vampirisantes. Elles nous happent et on se prend à les scruter minutieusement, le regard comme pris en otage, guidé, attiré vers les éléments les plus troublants (notamment par ce travail sur la lumière et les contrastes). Mais l’artiste laisse libre quant à l’interprétation. Dans ses photographies Crewdson introduit suffisamment d’éléments pour que le spectateur s’interroge. Toutefois il n’apporte jamais de réponse, bien au contraire. Il produit une attente que l’imaginaire du spectateur va ensuite combler. C’est à nous de tisser des liens entre chaque élément, à nous de composer notre propre histoire, de composer notre scénario.

Par moments, on peut se demander si cette esthétique, poussée ici à son extrême, n’est pas un frein. L’image se borne t-elle à un visuel séduisant ? Peut-on aller au-delà de cette beauté fascinante ? Les photographies de Gregory Crewdson sont certes d’une beauté lisse et parfaite, mais elles nous emmènent dans des abîmes bien plus profonds. En une image, l’artiste arrive à inscrire toute une dramaturgie, à synthétiser une psychologie des personnages, il crée une fiction dont le spectateur s’imagine un passé et des instants à venir.

Gregory Crewdson

Beneath The Roses / Sous la surface des roses

28 février 2009 – 25 Avril 2009

Galerie Daniel Templon

30, rue Beaubourg
75003 Paris

[www.danieltemplon.com->http://www.danieltemplon.com/]

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One Response to "Beneath The Roses"

  1. Céline Egéa says:

    ok pour moi

    Répondre

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