Le ciel est devenu noir

Le Ciel est devenu noir n’est pas nécessairement une illustration littérale de la nuit mais plutôt une façon sensitive et intuitive d’aborder cet univers fait de solitudes, de superstitions, de croyances et de questionnements, une façon d’extrapoler en un langage plastic et visuel l’onirisme et la singularité de la nuit.

De belles photographies isolent des visages d’enfants. Par un jeu de clair-obscur, les visages se détachent, les expressions se figent. Pétris dans leur état d’âme, les visages expressifs renvoient à des souvenirs ; terreurs enfantines où se mêlaient effroi et plaisir, lorsque dans l’obscurité chacun projetait ses rêves et ses inquiétudes. Dans Sortir de la nuit , le visage est reflet d’une émotion, d’une sensation, d’un vécu, en tout cas il est le chemin vers une identité. Dans Confusion (une vidéo que l’on a pu voir récemment dans l’exposition Dans la nuit des images ) le visage devient plutôt le moyen allégorique d’aborder (et de questionner) le thème de l’identité lorsque, tel un masque, il se multiplie, se mélange, se superpose, se perd. Sur fond noir, un corps nu d’homme se balance doucement. Une multitude de visages se superposent au sien. Le corps se dépersonnalise, l’identité se brouille et s’efface au même rythme que les visages (de plus en plus nombreux) bourdonnent autour de lui. De même, dans la vidéo Still Alives , où d’une image fixe Laurent Pernot arrive à faire naître le mouvement (par un travail numérique), les visages s’envolent de ces corps figés et immobiles, à jamais prisonniers de ces vieilles photographies, pour ne laisser que des surfaces vides, vierges de toute identification.

Laurent Pernot fait preuve d’une belle maîtrise des moyens techniques visuels, donnant à ses images (autant les vidéos numériques que les séries de photographies) une forme de perfection, une sorte de froideur, de distance, accentuant précisément l’univers mis en place par l’artiste. Un univers de solitude, où la figure humaine est le plus souvent seule, dépersonnalisée ou inexistante, un univers où tout est sombre, calme et silencieux. En ce sens, on distingue la série de photographie Entre deux rives, où l’on voit des figures solitaires, égarées dans la nuit anonyme d’une ville. Mais surtout on retient la belle installation vidéo For Ever , peut-être la pièce la plus marquante de l’exposition. Une robe de dentelle blanche posée à même le sol, un tissu inanimé et vide. Par intermittence une jeune femme y est projetée. Des bras, des pieds, un visage, apparaissent. Le corps ondule doucement, bercé par un léger mouvement. La peau, la chair blanchie, un corps évanescent, presque transparent, rendent cette figure humaine irréelle. Une ombre qui fait penser au spectre d’une jeune mariée, à un ange déchu, à une chimère. Une fois encore, Laurent Pernot semble faire appel à une fantasmagorie plutôt qu’à une réalité (trop) concrète. Un processus, un dispositif simple (mais efficace) qui emmène le spectateur au-delà de la surface de l’image, l’incitant à y projeter ses propres rêveries.

Au sous-sol de la galerie, le film d’animation en 3D Le Quid clôt l’exposition. Un enfant, dont la parenté avec Le Petit Prince de Saint-Exupéry paraît évidente, explore dans la nuit un univers esseulé et froid. Ce sont les faisceaux de lumière qui sortent des yeux de l’enfant qui rendent visible un monde pour le moins inquiétant. Ici aussi, l’artiste, à l’aide d’un travail sur la lumière, joue au jeu du visible et de l’invisible, telle une lumière dans la nuit qui révélerait une partie du monde, offrant alors une vision altérée, fantasmée, des choses.

En travaillant à partir d’une rhétorique de la nuit l’artiste crée des œuvres énigmatiques et intriguantes, faisant surgir de ses images mystère et poésie (accentués par le choix des titres). Des œuvres contemplatives, versants visuels d’une mythologie du nocturne propre à l’artiste. L’intérêt alors est de se laisser happer par cet univers, un univers où le spectateur peut s’imaginer un hors-champ, une part d’invisible que l’obscurité cache et que l’artiste suggère à chaque instant.

Si les accros de vidéos ne sont pas encore rassasiés, ils pourront toujours aller quelques mètres plus loin, à la galerie Les Filles du Calvaire, où là ils risquent de frôler l’overdose.

La galerie Les Filles du Calvaire présente actuellement un panorama (non exhaustif) de ce qu’on a pu voir ces derniers temps en matière de vidéo. Le propos est intéressant et permet de se faire une bonne séance de rattrapage, mais le problème (récurrent lorsqu’on expose de la vidéo) est la constance que cette exposition requiert. Elle offre tellement à voir, qu’on est amené à piocher au hasard des programmations. Des programmations riches et alléchantes qui permettent de découvrir ou redécouvrir des vidéos pour le moins intéressantes, mais le spectateur est finalement plus terrassé par toutes ces images qu’enthousiasmé par ce qu’il a vu.

Au rez-de-chaussée un grand écran diffuse en boucle deux séries de vidéos. La première est une sélection de Carine Le Malet (directrice de la programmation du Cube à Issy-les-Moulineaux, un centre dédié à la création numérique). Les vidéos rassemblées ici ont comme point commun d’aborder de diverses manières la ville. Il faut patienter 60 minutes pour découvrir le deuxième programme (46 mn). Celui-ci a été réalisé par Madeleine Van Doren, il présente une sélection de vidéos produites par le Fresnoy (le studio national des arts contemporains, dirigé par Alain Fleisher, est un lieu de formation artistique qui permet de produire des œuvres à l’aide de moyens techniques professionnels. Dernièrement certains travaux d’anciens élèves du Fresnoy ont été exposés au sein de l’exposition Dans la nuit des images , dont le commissaire était, par ailleurs, Alain Fleisher).

Les vidéos s’enchaînent, abreuvant notre regard et, de ce flot d’images, se dégage une sensation d’uniformité, accentuée par le fait que ces œuvres sont regroupées par thèmes. A l’afflux du rez-de-chaussée on préfère le premier étage, où chaque vidéo semble mieux s’appréhender et s’apprécier. Grâce à une présentation différente, les vidéos sont dissociées et donc mieux valorisées dans leur unicité et leur singularité. Ici, on peut découvrir huit vidéos, sélectionnées durant le Show Off 2008 (Show Off est une foire qui se tient en parallèle de la Fiac depuis trois ans). Chacune est exposée sur son propre écran et le spectateur n’est plus tributaire d’une programmation diffusée en boucle sur un même écran. Une sélection dont le mérite est de mettre en lumière des artistes qui tous conçoivent de façon différente le médium de l’image et l’usage de la vidéo, et qui (pour certains) n’ont pas peur d’aborder les sujets qui fâchent de manière décomplexé, drôle, métaphorique et poétique (on retiendra notamment la vidéo pleine d’humour noir de Laurina Paperina, BrainDead , 2008).

Laurent Pernot

Le Ciel est devenu noir
Jusqu’au 6 mars 2009
Galerie Odile Ouizeman
10/12, rue des Coutures Saint-Gervais
75003 Paris
[http://www.galerieouizeman.com/->http://www.galerieouizeman.com/]
[http://www.laurentpernot.net/->http://www.laurentpernot.net/]

Show Off Video 08
Jusqu’au 28 février 2009
Galerie Les Filles du Calvaire
17, rue des Filles du Calvaire
75003 Paris
[http://www.fillesducalvaire.com/->http://www.fillesducalvaire.com/]

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