[Rec]

Jaume Balaguero, l’un des chefs de file du cinéma de genre espagnol, s’est fait connaître en 2000 avec La Secte sans nom, un thriller horrifique oppressant dans lequel le cinéaste distillait ce qui allait être sa griffe pour ses futurs métrages : la peur psychologique. Une trouille davantage basée sur des ressorts dramatiques et sur le cheminement d’un récit éprouvant que sur des effets-chocs. Son acolyte Paco Plaza, avec qui il coréalise [Rec] , avait lui aussi prouvé sa capacité à maîtriser cette peur suggérée avec Les Enfants d’Abraham en 2003.

L’année dernière, les deux cinéastes faisaient partie de l’équipe réunie par Narciso Ibáñez Serrador (l’une des figures historiques du fantastique ibérique) pour la série horrifique Peliculas para no dormir destinée à la télévision espagnole (éditée chez nous en DVD). A cette occasion, Plaza n’avait pas vraiment opéré de virage dans sa conception du frisson cinématographique. De son côté, Balaguero, lui, avait opté pour la manière forte en réalisant le furieux À louer. Un film qui préfigurait ce à quoi ressemblerait [Rec] quand il s’agirait de « scotcher » le spectateur à son strapontin. Les deux films entretiennent en effet de fortes similitudes : d’abord dans leur approche « rentre dedans », puis dans le cadre du récit (les deux films se déroulent dans un immeuble) et enfin dans leurs épilogues pessimistes. Mais si les deux projets tendent à se ressembler, il n’en reste pas moins très éloignés s’agissant de la forme. Car ce qui a bâti la réputation de [Rec] sur la toile comme dans les salles de nombreux festivals, c’est son côté immersif rendu par une mise en scène inspirée des reportages filmés caméra à l’épaule.

[Rec] raconte le calvaire subi par les habitants d’un immeuble barcelonais et de l’équipe chargée de les secourir après qu’une épidémie se soit propagée sur les lieux, rendant certains locataires ultra violents. Le tout filmé en direct par un duo de journalistes travaillant aux côtés des pompiers pour les besoins d’une émission télé. Depuis l’alerte dans la caserne, jusqu’à un final sombre, rien n’échappe à la caméra pilotée par le reporter Pablo.

Le concept n’est évidemment pas sans rappeler Le Projet Blair Witch ou plus récemment Cloverfield , qui optaient tous deux pour un seul point de vue. Pour tous ces films, l’ambition n’est pas de tenir un discours ni de dérouler une intrigue via le langage cinématographique, mais plutôt d’offrir une expérience sensationnelle susceptible de nous coller une bonne frousse. Certes, le choix de tourner les films de cette façon trahit le souhait de s’ériger en miroir de nos sociétés gavées d’images de toutes sortes. Mais en aucun cas ils ne développent une réflexion valable sur le pouvoir de ces images… Non, pour ça, il faudra voir du côté de chez De Palma…
Bref ! La véritable question était de savoir si [Rec] collait vraiment une bonne frousse. Et pour peu que l’on soit disposé à jouer le jeu, la réponse est oui.

Le tour de force de Plaza et Balaguero a été d’optimiser le concept afin d’impliquer au maximum le spectateur pour faire en sorte qu’il joue le jeu. La direction des acteurs est pour beaucoup dans le rendu authentique du film. Chacune des réactions est brillamment dosée. On ne pouvait mieux rendre l’état d’angoisse dans lequel se trouvent les personnages face à cette situation qui les dépasse complètement. Chacun réagissant selon sa sensibilité : les uns tentent de gérer la crise (l’infirmier, les pompiers), les autres craquent (la mère de famille) ou cherchent à minimiser la situation (l’homme à la moustache). Mais chaque visage traduit l’angoisse et finit par ployer sous la terreur (le final dans l’obscurité).

L’autre point fort est d’avoir su exploiter intelligemment le seul point de vue du journaliste. Là où les ficelles auraient pu ressembler à des cordes, Balaguero et Plaza parviennent à justifier de manière crédible la nécessité de filmer coûte que coûte. Ce qui revient à justifier l’existence même du film. D’abord en invoquant le rôle des journalistes (« Nous sommes là pour informer sur ce qui se passe ici… »). Les deux cinéastes en font même un ressort dramatique bienvenu, faisant naître de ce dilemme (filmer ou ne pas filmer) les premiers rapports de forces qui participent à faire monter la pression. Ensuite, cet argument se consolide lorsque l’immeuble est mis en quarantaine par les autorités. Puis, au fur et à mesure que le film avance, la caméra sort de son rôle de témoin pour devenir un instrument de survie (épier ce qui se passe dans une pièce, y voir dans le noir grâce à la vision infrarouge). In fine, les deux réalisateurs s’imposent face à des contraintes de mise en scène drastiques (un seul point de vue, des mouvements limités, une gestion complexe des lumières).

Le seul reproche que l’on pourrait faire à [Rec] est de trop capitaliser sur la terreur frontale. En effet, aussi efficaces soient-ils, les effets de surprise finissent par se désamorcer eux-mêmes (la charge de la fillette, la mort de l’homme à la moustache devant la grille). [Rec] manque de cette dimension qui aurait pu faire de lui le film de trouille ultime ( The Descent n’est toujours pas détrôné). En outre, et dans un tout autre registre, ce qui dessert le film, c’est le buzz énorme dont il fut l’objet. En quelques semaines [Rec] s’est taillé une réputation en béton armé qui a fait revoir à la hausse les attentes des amateurs. Danger donc !
Heureux celui qui, découvrant l’affiche sur la façade de son cinéma, s’est engouffré dans la salle sans trop savoir ce qu’il allait voir…

Date de sortie : 23 Avril 2008 Réalisation : Paco Plaza, Jaume Balaguero
Scénario : Jaume Balaguero, Paco Plaza, Luis A. Berdejo
Photographies : Pablo Rosso
Interprétation : Manuela Velasco, Ferran Terraza, Jorge Yaman
Pays : Espagne
Genre : Epouvante-horreur
Durée : 1h 20min
Année de production : 2007
Interdit aux moins de 12 ans
Remake : Quarantine (2008) Distribution : Le Pacte
Images © Le Pacte

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