Sophie Calle, Prenez soin de vous (2007) et No sex last night (1995)

Artiste française au parcours atypique, Sophie Calle se fait connaître au début des années 1980 en mêlant à ses œuvres des instants de sa vie privée. Une mise en scène d’elle-même que l’on retrouve sur différents supports, évitant ainsi redondance et lassitude. Pourtant, l’artiste ne se dévoile pas si facilement. En se fixant règles et contraintes, elle maîtrise parfaitement la part d’intime et d’autofiction qu’elle choisit de livrer et nous évite ainsi d’être pris en otages de ses images et d’endosser cette fonction de voyeur passif. Un travail contrôlé certes, mais qui laisse une grande part au hasard. Sophie Calle construit ses œuvres au gré des rencontres et des expériences en tout genre. Et, comme pour un journal intime, nous sommes ses confidents imaginaires.

Au début des années 1990, Sophie Calle est aux Etats-Unis, elle y a rejoint son amant. Ensemble, ils ont prévu de traverser les Etats-Unis d’est en ouest en voiture. Le couple va mal. Comme dernier recours, Sophie Calle propose de filmer leur voyage. Le résultat est une œuvre hybride, une forme de documentaire que l’on suit comme une fiction ; la narration d’un couple, mais surtout de deux individus au bord du gouffre. Quotidiennement, les deux protagonistes filment et enregistrent de manière boulimique, enfermés dans cette volonté d’attraper les restes de leur histoire d’amour, cette course contre le temps ; celui du voyage, celui de leur amour heureux.
No Sex Last Night se compose d’images fixes puis d’images en mouvement, attribuant ainsi au film un rythme, un montage particulier, le plus souvent reflet des attentes et des inquiétudes de l’artiste face à son compagnon. Témoignage objectif de leur quotidien, les images d’errance et de solitude sont accompagnées des commentaires très personnels de l’artiste. En rupture à ce flux d’images, la voix grave et monocorde de Sophie Calle, qui chaque jour énonce, tel un constat d’échec, la même phrase, qui donnera son titre au film : No Sex Last Night . Images et narration ne sont pas toujours en adéquation, chacun pouvant fonctionner indépendamment l’un de l’autre. Le récit parvient alors à dépasser la cadre de l’écran et à emmener la réflexion du spectateur au-delà des images.
Plutôt sur le registre de la confidence, l’artiste est loin d’une exhibition outrancière et gratuite de son intimité. Elle établit de cette façon une forme de complicité avec le spectateur, une proximité possible par l’abolition des distances entre la caméra et l’artiste. Sous nos yeux, l’histoire se construit et, comme dans un film à suspens, on attend le dénouement de cette confrontation entre deux solitudes.

Vu de l’exposition Prenez soin de vous (2008) à la Bibliothèque Nationale de France, Site Richelieu, Paris (France)
Images © Florian Kleinefenn / Aia Productions
Avec l’aimable autorisation de la Galerie Emmanuel Perrotin, Miami & Paris
A la BNF, Sophie Calle se livre à ce même périlleux exercice d’introspection, bien qu’ici, il prenne la forme d’une autopsie de sa dernière rupture amoureuse et non de son couple. L’histoire se répète, les deux œuvres, non, car, avant même de pénétrer dans Prenez soin de vous, on connaît la chute ; une séparation brutale et franche. Comme dans No Sex Last Night , l’artiste exploite le filon de l’amour, mais ici, elle ne nous livre son point du vue, elle s’attache plutôt à retranscrire celui de femmes qu’elle a choisies.
Sophie Calle a reçu un mail de rupture. Un message pour expliquer une séparation, qu’elle ne comprend pas. L’artiste demande à 107 femmes de réagir à sa place, de l’aider à comprendre. Chacune de ces femmes, selon sa singularité, son métier, ses compétences ou même sa passion, analyse, interprète, répond, commente le mail. Cela donne lieu à une gigantesque installation où se mêlent toutes sortes de médias, de supports, de formats, de sons (vidéos, photographies, lettres, etc.). C’est donc l’ensemble de toutes ces personnalités qui font de ce mail une œuvre riche en expressions, en sentiments et en émotions. Ce grand capharnaüm (organisé) permet à toutes ces interprétations de se faire écho, de rebondir de l’une à l’autre et de s’enrichir mutuellement. Les mots perdent de leur signification initiale ainsi que toute leur portée tragique, la lettre est dépersonnalisée. On oublie l’homme. On oublie la rupture. On en oublierait presque l’artiste. Et l’on retient ces femmes, leur humour, leur folie, leur talent, leur beauté, leur émotion et leurs larmes.

Vu de l’exposition Prenez soin de vous (2008) à la Bibliothèque Nationale de France, Site Richelieu, Paris (France)
Images © Florian Kleinefenn / Aia Productions
Avec l’aimable autorisation de la Galerie Emmanuel Perrotin, Miami & Paris
La spécificité de l’œuvre est que chacune de ces interprétations, installées dans ce lieu atypique, acquiert une envergure nouvelle. En effet, ce qui fait l’œuvre ce sont ces femmes, bien sûr, mais aussi le lieu. Peut-être moins adaptée au grand écran vidéo ou même aux grandes reproductions des lettres (un peu trop haute pour que l’on puisse les lires attentivement) la salle Richelieu apporte un plus aux photographies, mais surtout aux vidéos. Sur les grandes tables de lecture, à une distance raisonnable les unes des autres, se côtoient des vidéos montrées sur de petits moniteurs. A côté, des petites lampes de lecture diffusent une lumière douce et chaleureuse. L’espace paraît plus confiné, plus personnel. On s’assoit, la vidéo démarre, elle semble nous prendre à partie, ne s’adresser qu’à nous seuls. On fait abstraction du reste de l’exposition et un tête-à-tête s’engage. De ces brefs instants de complicité surgit une impression d’intimité avec l’œuvre, avec l’artiste, avec ces femmes. La spécificité du lieu et l’intelligence de la mise en scène (que l’on doit à un autre artiste français : Daniel Buren) participent entièrement de la portée et du sens de l’œuvre, et exacerbe toutes ces sensations confuses d’intimité.

Deux œuvres, un film et une installation, autour de la rupture, deux événements qui enrichissent la mythologie de Sophie Calle que l’artiste met en scène depuis des années.
Avec No Sex Last Night et Prenez soin de vous , Sophie Calle joue intelligemment et subtilement avec nos émotions, tant il paraît évident que lorsque l’artiste parle d’elle, elle parle aussi de nous. Grâce à un travail fort autour de l’image et de la narration, l’artiste nous embarque dans son univers et, avec elle, on cherche à comprendre les défaillances et les failles de chacun face à l’autre, face à sa perte.

Prenez soin de vous
Jusqu’au 15 juin 2008
Site Richelieu / Salle Labrouste
Images © Florian Kleinefenn / Aia Productions
Avec l’aimable autorisation de la Galerie Emmanuel Perrotin, Miami & Paris.

No sex last Night
Réalisation : Sophie Calle, Greg Shephard
Scénario : Sophie Calle, Greg Shephard
Interprétation : Sophie Calle, Greg Shephard
Genre : Documentaire, expérimentale
Pays : Etats Unis
Date de sortie : 17 Janvier 1996
Date de reprise : 2 Avril 2008
Durée : 1h 15min
Année de production : 1994
Distribution : Pierre Grise Distribution
Image © Pierre Grise Distribution

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