Allemagne, mère blafarde

Une barque glisse sur l’eau, une femme s’accroupit sur la rive. « Je ne suis pas coupable de ce qui précéda ma naissance », nous dit une voix. Une voix qui, au nom d’une génération née pendant ou après la guerre, refuse de porter le masque de la culpabilité.
Nous sommes dans l’Allemagne de la fin des années 30. Une femme nous raconte l’histoire de Hans et de Lene, deux êtres qui se rencontrent dans un pays sur le point de déclarer la guerre. Ils ont à peine le temps de se marier, le conflit éclate, Hans pars pour la Pologne, Lene demeure seule, bientôt mère. Cette voix donc, c’est celle de l’enfant née de cet amour, celle d’Anna, qui a vu le jour sous les bombardements.

La guerre est longue, le père absent, la maison familiale détruite, Lene et sa fille n’ont d’autre choix que de fuir.
Elles partent d’abord pour Berlin, puis, la ville devenue trop dangereuse, elles s’enfoncent dans l’Allemagne profonde. Itinérantes, elles se déplacent dans l’hiver rigoureux de la Poméranie. Paradoxalement, la solitude et l’éloignement rendent possible un certain apprentissage de la liberté. Durant ce périple, Lene raconte des histoires à sa fille, des histoires qu’elle a rêvées, des contes pour survivre, pour résister, pour se protéger d’un environnement hostile, de l’incertitude.

Après la guerre, Lene et Anna, bientôt rejointes par Hans, essaient de reconstruire leur vie dans un Berlin en ruine. Et, à l’image de la ville et de leur pays, leurs vies sont brisées. Ils souffrent de ce mal qu’ils ne parviennent pas à surmonter, celui de l’impossibilité de donner et recevoir cet amour dont ils ont pourtant tellement besoin.
Le corps, figure de la résistance, est blessé à jamais. Lene est frappée, comme le fut la mère de la cinéaste, d’une paralysie faciale, une atteinte qui met en avant cette incapacité à surmonter le désordre, à dépasser l’horreur. Ils ont échappé à la mort, mais n’ont qu’un seul désir, celui de mourir. Reconstruire est difficile, ils n’en ont plus la force, survivre avait un sens, mais aujourd’hui, dans un pays vaincu et humilié, il n’y a plus rien à quoi se raccrocher.

Allemagne, mère blafarde est un film où une cinéaste parle d’elle-même, de ce désir d’Histoire qu’éprouve l’enfant devenu adulte. C’est pourquoi elle opte pour un montage dans lequel se mêlent récit autobiographique, images documentaires et fiction. Les trois ne font désormais plus qu’un, dans une chronologie hybride où la fille Anna raconte la vie de sa mère, revient sur leur lien, ouvrant la voix à une réflexion plus large sur la filiation ayant conduit au crime.

Allemagne, mère blafarde est un film politique qui parle de la responsabilité, de l’isolement, de la nécessité de se soumettre à la volonté politique, à la loi allemande de ces années-là. L’Allemagne dépeinte par Helma Sanders-Brahms est à la fois une mère et un père, elle est la mère nourricière, à l’image de Lene, elle est aussi une patrie, la loi du père, celle des hommes, la loi à laquelle Lene ne peut plus se soumettre.

Allemagne, mère blafarde est enfin un film empreint d’un réalisme lucide, un réalisme très allemand, qui à la manière d’un Fassbinder ou d’un Wenders, dépeint dans la douleur et dans l’effroi des âmes traversées par le doute, la honte, la terreur parfois.

Scénario et réalisation : Helma Sanders-Brahms
Musique : Jürgen Knieper
Photographie : Jürgen Jürges
Interprétation : Eva Mattes, Ernst Jacobi, Elisabeth Stepanek
Genre : Drame
Durée : 2h 3min
Date de sortie : 15 Avril 1981
Date de reprise : 10 Décembre 2008
Année de production : 1980
Titre original : Deutschland, bleiche Mutter
Distribution : Carlotta
Images © Carlotta

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6 Responses to "Allemagne, mère blafarde"

  1. Baptiste Lusson says:

    Ok pour moi, l’article est intéressant. Il donne envie de voir le film.

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    • Céline Egéa says:

      Relu et corrigé, ok pour moi aussi.
      Juste une interrogation : je ne suis pas sûre de bien comprendre la dernière partie du 3e paragraphe en partant de la fin (« étrange filiation qui dépasse largement le cadre familial, puisqu’il s’agit aussi d’une réflexion sur la filiation ayant conduit au crime »). Un peu obscur, non, ou c’est moi ?

      Répondre
      • Emilie Breysse says:

        Bonjour Céline,
        Tu as raison la phrase n’était pas claire, je l’ai enlevé.
        Je voulais signifier que la filiation faisait aussi référence aux adultes et aux enfants du 3ème reich en général. Mais c’était mal dit et en fait assez inutile.
        Merci .

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        • Céline Egéa says:

          Mmh, c’était ce qu’il me semblait mais ça ne me paraissait pas limpide. Par contre ça ne me paraît pas inintéressant à indiquer. Il suffirait de reformuler un peu la fin de ta phrase (« une réflexion sur la filiation ayant conduit au crime »), peut-être en termes de génération ? Je n’ai pas trop le temps d’y réfléchir, là, mais j’y reviendrai un peu plus tard. Si entre-temps t’as une proposition ? Qu’en penses-tu ?

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          • Emilie Breysse says:

            ok, j’ai remplacé par cette phrase : « Les trois ne font désormais plus qu’un, dans une chronologie hybride où la fille Anna raconte la vie de sa mère, revient sur leur lien, ouvrant la voix à une réflexion plus large sur la filiation ayant conduit au crime ».

            A voir si cela convient…
            A bientôt, donc.
            Emilie

          • Baptiste Lusson says:

            Je le mets en ligne ainsi, si il y a de corrections à faire. Il faudra les faire très vite.

            Merci

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