Hunger

Irlande du Nord, au début des années 1980. Le pays est au bord de la guerre civile, une opposition autant politique que religieuse. Dans la prison de Maze, un groupe d’activiste de l’IRA, mené par Bobby Sands, réclame le statut de prisonnier politique et, à ce titre, le droit, notamment, de porter leurs propres vêtements. Un bras de fer s’engage entre le gouvernement britannique, conduit par Margaret Tchatcher, et les détenus. Un combat qui n’est plus dans le dialogue et dans la diplomatie mais dans les actes. Grève de l’hygiène, grève de la faim : le corps est le dernier recours, la dernière arme des prisonniers. C’est leur meilleur moyen de révolte, de pression contre la prison, contre les gardiens, contre le gouvernement britannique. Le corps devient le lieu par où tout transite, par où tout se passe, il est alors le terrain de l’expression des souffrances, de la violence, des révoltes et des luttes.

Les combats violents et physiques des incarcérés qui occupent toute la première partie du film font place à un acte solitaire tout aussi dur et peut-être encore plus violent (en tout cas dans sa figuration) ; la grève de la faim de Bobby Sands. La décomposition des chairs atteint à ce moment-là une représentation presque christique, une manière de souligner la position de martyre (malgré lui) de Bobby Sands. Un choix difficile à défendre que le réalisateur a placé délibérément au centre d’un débat entre Bobby Sands et le père Dominic Moran. Cette scène, la seule que Steve McQueen ait ajoutée à l’histoire originale, permet d’exposer les arguments de chacun, une manière de légitimer la longue torture que Bobby Sands inflige à son corps, une torture que le spectateur semble plus apte à recevoir ainsi. Cette longue scène en plan-séquence est le seul moment du film où les mots prennent l’ascendant sur l’image. Toute la mise en scène se met alors au service du dialogue et elle tend à redonner aux mots toute leur valeur, tout leur sens, tout leur poids. En effet, à ce moment-là, la parole est primordiale et permet de justifier les luttes et les sacrifices. Une scène cruciale pour le déroulement du film, une manière d’éviter l’écueil d’une prise de position.

Hunger se développe selon un rythme particulier (miroir de celui de la prison), une certaine lenteur que la quasi-absence de dialogues appuie pertinemment. Pour autant, le film vibre ; il vibre de toutes sortes de sonorités. Chaque son, aussi infime soit-il, est rendu de façon exacerbée. Un son brutal et assourdissant entrecoupé de plage de silence. Un contraste qui accentue la dureté des bruits et qui donne de l’épaisseur au silence, leur permettant d’occuper à chaque fois l’espace de l’image. Et c’est notamment cette utilisation particulière du son (bruits et silence) qui donne à la violence des images quelque chose de presque insupportable. Le choc des coups, les râles des corps sont aussi douloureux pour les chairs en souffrance de Hunger que pour le spectateur.
Les combats du film sont physiques et/ou font appel à l’organique. En ce sens, le réalisateur a pris le parti d’une esthétique (par le son et par l’image) extrêmement physique, c’est-à-dire où la matérialité des choses (des corps, de la nourriture, des objets …) est mise en avant de façon paroxystique, attribuant de ce fait une grande puissance visuelle aux images, une force expressive qui place le spectateur dans une expérience quasi-sensitive, en tout cas corporelle, du film. Steve McQueen a choisi de se rapprocher au plus près (visuellement et idéologiquement) de la réalité d’un corps, afin de faire naturellement ressortir la dramaturgie qui se dégage d’une peau, d’une couleur, d’un mouvement. La merde, les escarres, le sang, la pisse, la décomposition, la crasse, la nourriture, la pourriture, rien ne nous est épargné. La caméra s’attarde, prend son temps. Elle détaille, elle scrute, elle devient insidieuse. Une précision presque chirurgicale qui permet de s’ancrer au plus près du combat des prisonniers, au plus près de la violence de la prison de Maze.

L’on suit du regard un corps inerte recouvert d’un drap blanc. Déposé dans le coffre d’une voiture, on le regarde partir. Le plan est statique. La caméra reste dans le couloir de la prison, et nous avec elle. Silence. Ecran noir. Le générique défile. Le film nous a pris, nous a happés. Aucune porte de sortie ne nous a été offerte. Enfermés dans la prison, enfermés dans le film, il devient difficile de s’extraire de l’univers particulièrement dur de Hunger . Certes, le film se termine ainsi, mais l’histoire, tout le monde la connaît et l’intérêt n’est pas dans sa chute mais dans la manière de la raconter. Steve McQueen fait preuve d’une grande singularité, un désossement de bien des artifices, afin d’épurer l’image et le son. Aucune romance, aucun superflu, là ou certains auraient pu abuser du lacrymal, Steve McQueen laisse peu de place à l’émotif et offre un film épuré, à rebours des stratégies narratives et visuelles plus conventionnelles. Un film physique et viscéral qui remue nos entrailles, jusqu’à la nausée.

Réalisatation : Steve McQueen Scénario : Enda Walsh, Steve McQueen Photographie : Sean Bobbitt Musique : David Holmes, Leo Abrahams Interprétation : Michael Fassbender, Liam Cunnningham, Stuart Graham Durée : 1h40 Pays : Grande-Bretagne Distribution : MK2 Diffusion (pour la France) Date de sortie : 26 Novembre 2008 Images © MK2 Diffusion

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6 Responses to "Hunger"

  1. Yasmina Guerda says:

    OK
    j’ai changé la fin du chapeau car il y avait deux fois le mot difficile et une fois le mot difficulté.
    pas fan des mots compliqués et pédants comme paroxystique, mais bon, je l’ai laissé. Je vous laisse décider.
    suppression d’une phrase à la fin qui était redondante avec le reste du papier

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    • Baptiste Lusson says:

      Paroxystique ne me gêne pas ; Mais le vocabulaire français est riche peut être est-il possible de trouver un terme dans le langage courant plus abordable ?

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  2. evitta says:

    Merci pour cette critique. Même si personnellement je n’ai pas du tout aimé le film (trop insoutenable, au point que c’en est stérile, à mes yeux du moins), je trouve l’analyse intéressante.

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  3. dasola says:

    Rebonsoir, Hunger est un film dont j’ai apprécié la beauté plastique. Le travail sur la photo est magnifique. L’histoire est la chronique d’une mort annoncée mais le réalisateur arrive (pour moi) à ce que cela ne tombe jamais dans l’insoutenable même si c’est dérangeant. C’est un film fort que l’on n’oublie pas. Bonne soirée.

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