In search of lost times

Un peu comme au cinéma, une salle dans l’obscurité, un écran, des sièges. On entre, on s’assoit. Le film est (forcément) commencé. D’abord perplexe, on ne comprend pas tout. Aucune scène d’ouverture, aucun préambule, on entre dans l’œuvre de Rebecca Bournigault de plain-pied, sans explications. Mais, au contraire d’une salle de cinéma, dans une galerie d’art on peut sortir à chaque instant de façon totalement décomplexée (un comportement que l’artiste a précisément poussé à son paroxysme avec ce film). Alors, on lutte un peu, on se fait violence même, et on reste quelques minutes de plus, tenu par une curiosité qui nous pousse à vouloir savoir ce qu’il va se passer ensuite. Un jeune homme lit. Et après ? Il lit toujours. Durant soixante heures, sur chaque séquence, sur chaque image, sur chaque plan, un homme se plonge dans A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. C’est au départ la seule chose à laquelle on s’attache, la seule chose que l’on voit.

Le tournage a duré près de quatre mois, il en reste soixante heures, le temps précis consacré à la lecture de l’ouvrage de Proust. Bien plus qu’un portrait, même parcellaire, d’un homme, c’est la notion de temps qui semble être au cœur d’ In search of lost times . L’intérêt du film n’est plus alors uniquement sur l’écran, devant nos yeux passifs, mais également dans le concept, dans ce que l’œuvre peut apporter en termes de réflexion et de questionnement.

En regardant In search of lost times , on pense aussitôt à une mise en abyme du roman de Proust, tout du moins à une relecture d’ A la recherche du temps perdu . Les deux œuvres ont comme point commun cet attachement à un individu, une façon particulière d’esquisser le portrait d’un homme ancré dans sa réalité. Mais l’effet miroir des deux œuvres vient surtout de leur système de narration, ce même vide narratif qui permet d’instaurer une nouvelle temporalité. Rebecca Bournigault exclut toute dramaturgie, toute émotion, créant ainsi une doublure neutre et objective de la réalité. Rien ne nous permet de nous rattacher à quelque chose, aucune narration, aucune identification, aucune affection pour ce que l’on voit. Il ne se passe rien, ou pas grand-chose, sur l’écran. Le temps s’étire, s’allonge. Pourtant, ce que l’artiste a filmé, c’est bien du temps réel, mais un temps dans lequel elle a introduit l’idée de durée. En rendant ainsi le temps visible elle permet au spectateur de le sentir, de le vivre. Le film devient alors une expérience qui engage le spectateur. Ici, nous sommes confrontés à un film, une œuvre qu’il nous est impossible de voir dans son intégralité, pensé et conçu pour que l’on n’en ait qu’une vision parcellaire. L’artiste s’émancipe ainsi d’une obligation de (re)tenir le spectateur, alors même que le spectateur, lui, se libère d’une obligation de regarder. Du même coup, il adopte une position différente par rapport au film et regarde les images différemment. L’œuvre paraît plus abordable (et non pas plus simple) puisque l’on sait que nous n’en verrons qu’une partie, un segment qui d’ailleurs ne se rattache à rien. Le film n’a plus de début ni de fin. Les images ne s’inscrivent ni dans l’action ni dans la narration, elles se développent de manière autonome. Le film relève plus du passage. On le regarde, on l’ignore, on s’en va, on revient. Et l’œuvre n’appartient plus qu’à nous.

Chez Warhol, les films étaient une façon de tester le cinéma dans sa durée en créant une forme d’image permanente où se confondaient le temps réel et le temps du film, une manière de modifier l’expérience du temps vécu. Chez Rebecca Bournigault, le temps, bien au-delà de la performance, devient une manière d’épouser au plus près l’objet de son œuvre. Une façon aussi de questionner notre rapport aux images en initiant une autre manière de les regarder.

Rebecca Bournigault
In search of lost times
18 Octobre 2008 – 29 Novembre 2008
Galerie Frédéric Giroux
8, rue Charlot
75003 Paris

[Le site de l’artiste->http://www.rebeccabournigault.com/indexflash.php ]

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