Les Conséquences de l’amour

Froideur de l’ambiance, des cadres, clairs-obscurs en parfait accord avec la vie de cet homme solitaire, insomniaque, enfermé dans son hôtel suisse la plupart du temps. Huis clos entre ces murs ternes, aussi austères que la vie de Titta. Peu de dialogues, juste une voix off, celle de Titta, tout au long du film. « Je ne suis pas un homme frivole, dit-il, la seule chose frivole chez moi, c’est mon nom, Titta di Girolama. » Et le film est aussi sobre et strict que lui, affectionnant les plans reflétés à l’intérieur de miroirs, de vitres, puisqu’il est question d’identité – ou d’absence d’identité. Que dire d’un homme qui a pour meilleur, et unique, ami un homme qu’il n’a pas vu depuis vingt ans ? D’un homme dont les enfants refusent de lui parler, ou avec réticence, de même que sa femme ? Même son frère lui est d’une compagnie désagréable. Une vie réglée comme une horloge, l’attente quasi perpétuelle, cigarette sur cigarette, repas, parties de cartes avec les autres pensionnaires permanents de l’hôtel, même l’insolite, cette mystérieuse livraison de valises ou ces shoots réguliers, viennent s’inscrire dans un cadre établi et réglé par cet homme qui ne laisse aucune place dans sa vie à l’imprévu ni au désordre, même – surtout pas – affectif. « Se méfier des conséquences de l’amour », écrit-il dans son petit carnet de notes, sans toutefois en tenir compte.

Car dès lors qu’il autorise celui-ci – le roi des désordonnés ainsi que le souligne le réalisateur –, à faire surface, tout dérape, se dérègle. L’apparition de petites frappes de la Mafia sitôt après son « acte de bravoure » (il a osé « faire la chose la plus dangereuse qu’il ait faite de sa vie », venir s’asseoir face à la jeune barmaid de l’hôtel) servent de déclencheurs, venant troubler les traits lisses et impénétrables de Titta, passant sans transition de l’imperturbabilité à un semblant de joie puis à l’angoisse. Le masque tombe, et l’histoire de cet ancien comptable pieds et poings liés entre les mains de l’organisation mafieuse, soudain tenté par l’interdit, se dévoile peu à peu, par petites touches. Le récit pas forcément linéaire est livré par bribes, à la manière d’un puzzle, transitions et plans de caméra sont soignés, la musique également, qui intervient souvent brusquement, pour l’essentiel techno s’inscrivant dans une accélération de rythme ou s’imposant au contraire en porte-à-faux dans la monotonie et la répétition des jours qui s’écoulent – voire trompeuse puisqu’elle semble initialement accompagner une action soudaine, voire périlleuse, qui s’avère ensuite faire partie d’une routine ordinaire, un non-événement parmi tant d’autres.

On a pu reprocher à son réalisateur, Paolo Sorrentino, une recherche excessive dans ses plans, ses effets, une machine trop bien huilée. Loin d’un exercice de style vide, la mise en scène, aussi précise et rigoureuse que son sujet, épouse au contraire à la perfection la vacuité d’une vie anéantie, prise dans un engrenage implacable, dévoilant progressivement ce personnage mystérieux, intriguant et en fin de compte touchant, qui dans un sursaut, un appel à la vie, la vraie, va faire basculer la sienne de manière irréversible, en faisant un choix et en l’assumant pleinement. Un bouleversement dans tous les sens du terme. Un film mené magistralement, servi par un acteur exceptionnel, Toni Servillo, qui avait déjà collaboré avec Paolo Sorrentino pour son premier film, L’Uomo in piú , jamais sorti en France. Le troisième, L’Ami de la famille , vient en revanche de sortir sur les écrans en France, autre univers désespéré et noir, peut-être encore davantage, d’un sombre usurier à la vie tout aussi ascétique.

Titre original : Le Conseguenze dell’amore
Réalisation et scénario : Paolo Sorrentino
Musique : Terranova, Mogwaï, Pasquale Catalano, James…
Interprétation : Toni Servillo, Adriano Giannini, Olivia Magnani
Pays : Italie
Genre : Drame
Durée : 1h 50min
Année de production : 2003
Disponibilité en DVD : Septembre 2005 chez TF1 Vidéo
Date de sortie en salle et en France : 16 Février 2005
Distribution en salle : Océan Films
Images © Océan Films

Article sur [L’Ami de la famille->34] par Baptiste Lusson

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