Entretien avec Nurith Aviv

Pourquoi avez-vous décidé de passer derrière la caméra pour réaliser vous-même des films ? Cela répondait-il à une frustration ?
En fait, je ne suis pas « passée » de l’un à l’autre. Cela s’est fait très naturellement. A un moment, j’ai fait un peu les deux en même temps. Et dernièrement je m’occupe plus de la réalisation parce que les idées me sont un peu toutes venues en même temps. Mais je ne fais pas du tout de hiérarchie entre ces deux disciplines. Quand je réalise ou quand je dirige la photographie, je suis tout entière dans ce que je fais. C’est comme Daniel Barenboïm : quand il dirige son orchestre, il est extraordinaire, mais pas plus extraordinaire que quand il se met au piano. Ce sont deux disciplines différentes, et j’aime les deux. Je n’ai pas renoncé à faire chef-op à nouveau !

Jusqu’ici vous n’avez tourné que des documentaires. N’avez-vous jamais eu envie de tourner des fictions ?
Non. Ça ne m’intéresse pas, ce n’est pas mon truc. Mais déjà, je ne suis pas sûre que ce que je fais soit du documentaire. Je mets beaucoup en scène. Je travaille beaucoup avec les personnes qui parlent dans mes films. Je ne prends pas les gens dans la rue pour leur demander ce qu’ils pensent ! Je ne sais pas si je peux les appeler des « acteurs ». Hier, j’ai cherché dans le dictionnaire la définition du mot, au sens figuré : « personne qui prend une part active, joue un rôle important »… Donc moi, je dis que les gens dans mon film répondent à ce sens figuratif du mot « acteur ». Ils racontent des choses de leur vie à eux, mais ils savent qu’il y a une caméra, ils savent qu’il y a une contrainte. Ce qu’ils disent est construit. Ils ont chacun une scène. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’imprévu, mais quand même, ça reste très travaillé. Je ne fais pas des reportages. Ces films ont l’air très simple : on met des gens qui parlent et on filme. Mais non, il y a tout un langage cinématographique et, s’il est minimaliste, ça reste un choix artistique. Du moins en ce qui concerne mes derniers films : Circoncision , Vaters Land , L’Alphabet de Bruly Bouabré et bien sûr D’une langue à l’autre et Langue sacrée , langue parlée. Et puis, je crois qu’on peut dire que mes films sont construits un peu comme une œuvre musicale, comme un poème.

Justement, comment avez-vous travaillé sur un film comme Langue sacrée, langue parlée ?
Je les ai rencontrés un par un, on a parlé de leur rapport à la langue et on a défini la direction que devaient prendre leurs discours. Mais j’ai refusé qu’ils écrivent et apprennent un texte. Avec ceux qui l’ont fait, il m’a fallu procéder à tout un travail de déconstruction pour qu’ils oublient tout ce qu’ils avaient appris. Et puis, avec ma chef-opératrice, qui est une ancienne élève à moi, nous avons discuté du cadre, de la lumière. Je me suis rendue au Louvre pour voir comment les grands peintres peignaient les portraits des gens. Mais il n’y a pas eu de procédé standard avec tout le monde : ça a été différent avec chaque intervenant.

Une grande partie de vos films s’intéresse à la question de la langue. Pourquoi ?
C’est vrai que c’est quelque chose qui m’a toujours intéressée, sinon fascinée. Plus précisément, c’est la question de la transmission et de la perte qui m’intéresse, depuis Circoncision . Qu’est-ce qui est gardé, et comment ? Dans tous les films de la rétrospective, c’est sur cela que je m’interroge. Et ça tourne beaucoup autour du langage, bien sûr. Même dans mes films d’avant, puisque j’ai fait un film sur le Parlement européen, et je l’ai centré autour des langues : lesquelles garde-t-on, comment communique-t-on ? Le langage, pour moi, c’est peut-être la chose la plus incroyable de l’humain ! Se dire que dans chaque langue il y a un univers et voir comment toutes les langues communiquent entre elles… Parce qu’on ne sait pas vraiment comment ça se fait, pourquoi, où ? D’où sortent les langues ?

Dans vos films, vous faites parler des intellectuels, des poètes, des écrivains, des artistes, etc. Et vous ? Quel est votre rapport à l’hébreu ?
Il est ambivalent. Est-ce ma langue maternelle ? Déjà, je ne sais pas ce que c’est qu’une langue « maternelle », comme je le dis au début de D’une langue à l’autre. Et je ne le sais vraiment pas ! Car les linguistes ne parlent plus de « langue maternelle », ils disent « langue première ». Ma langue première n’est pas l’hébreu. Mais ma langue première, l’allemand, n’est pas la langue que je maîtrise le mieux, et je ne suis pas la seule dans cette situation ! L’hébreu, c’est cette langue ancienne, cette langue nouvelle. Je ne sais pas… il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus. Mes films tentent de répondre à la question…

Vous avez réalisé un film très engagé politiquement, en 1997, qui s’appelle Un lieu, un travail , et où vous parlez de la concurrence autour d’un même travail entre Israéliens, Palestiniens et Thaïlandais. Avez-vous envie de vous lancer dans d’autres films aussi engagés politiquement ?
Un lieu, un travail n’est pas le seul film politique que j’aie réalisé. Avant ça, j’ai fait Kafr Qara Israel (1989), qui est aussi très politique. Mais, de toute façon, tous mes films parlent politique. D’une langue à l’autre ou Langue sacrée, langue parlée sont tout aussi forts ! C’est peut-être plus subtil : je ne dis pas « il faut voter à droite » ou « il faut voter à gauche ». Mais il suffit de bien écouter le texte, notamment dans les commentaires au début de ces deux films. Je n’ai qu’une minute trente, mais ce que je dis concernant le sionisme est très fort. Quand on parle de l’hébreu, on parle aussi du sionisme tant ces deux choses sont liées. Tous mes films sont profondément politiques.

Des projets pour le futur proche ?
Oui, j’envisage de faire un troisième volet (après D’une langue à l’autre et Langue sacrée, langue parlée , ndlr) sur l’hébreu, qui s’appellerait Traduire . Je voudrais que les traducteurs me parlent de leur expérience dans la traduction de l’hébreu vers les autres langues. Mais ce n’est encore qu’un projet. Je ne sais pas du tout si ça va se faire. C’est beaucoup, beaucoup de travail…

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