Amadeus (swell consopio)

Le vaste espace de la galerie accueille une œuvre, un film au titre énigmatique : Amadeus (swell consopio). Amadeus, c’est le bateau de pêche dans lequel l’artiste nous embarque. Quant à swell consopio, le communiqué de presse se charge de nous l’expliquer, swell signifiant « la houle » en anglais et consopio, « qui berce jusqu’à l’endormissement » en latin. A la vue des images, on comprend tout de suite le choix de ce titre. En effet, autant le savoir, ce que l’on regarde ici, c’est un film muet, sans action et sans personnage à proprement parler, un film qui peut bercer jusqu’à l’endormissement. Durant 50 minutes l’artiste nous fait vivre la traversée de la Manche, de Boulogne-sur-Mer, en France, jusqu’en Angleterre, près de l’ancien port de Folkestone, non loin de la maison d’enfance de Tacita Dean.

C’est la nuit. On ne sait d’abord pas vraiment ce que l’on regarde. Les images sont belles, un joli flou presque onirique autour de ces lumières. Elles bougent, elles clignotent, ce sont celles d’un port français, d’un bateau qui nous dépasse dans la nuit. Puis, comme une délivrance, l’aube apparaît. Les contours se font plus précis. Au loin, on distingue l’horizon, une ligne naturelle qui vient habiter et structurer l’espace de l’image. Le ciel et la mer se détachent sous nos yeux en deux espaces parallèles. Le jour se fait de plus en plus présent. La Manche n’est plus une masse sombre et inquiétante. Elle se fripe sous le vent, se creuse sous ses remous. A ce moment-là, chaque plan du film donne naissance à des tableaux, des paysages en mouvement où les éléments naturels, la lumière, les couleurs, jouent subtilement avec nos sens, si on se laisse un tant soit peu porter. Et, enfin, un bout de terre apparaît. L’artiste filme les côtes anglaises, les maisons, le port. C’est l’arrivée, la fin de la traversée, la fin du film.

Avec Amadeus (swell consopio) Tacita Dean développe une forme de narration à part. Ici, nous ne sommes pas dans l’émotion mais dans le sensitif. On ne s’identifie pas, on est simplement dans un ressenti, dans une contemplation pure. Une expérience sensorielle (optique mais aussi sonore) où on perd nos repères, où le temps et l’espace se distordent et où notre rapport au réel est altéré. Le film, enfermé dans son silence, développe alors une temporalité autonome. Tacita Dean expose du temps et invite à en faire l’expérience, une expérience de la durée qui confine, à l’aide de ces images suspendues, à une forme d’isolement.
Certes, le film s’étire, et c’est ce qui fait aussi toute sa particularité, mais l’artiste a pris soin d’éviter l’écueil de la monotonie en insérant du mouvement et un rythme particulier. Le rythme naturel de la mer et du bateau, bien sûr, mais l’artiste y a superposé un autre rythme bien plus subjectif, celui du montage.
Le film est projeté dans une grande pièce sombre et vide, seule face à l’écran, face à la mer, la salle est propice au recueillement, mais une chose vient rompre la douce torpeur dans laquelle les images peuvent nous entraîner. À côté de nous, dans le même espace, le projecteur est là. Un projecteur, qui lui, par contre, émet un son bruyant. Difficile de l’ignorer tant il emplit l’espace de son ronronnement régulier, tel finalement le moteur d’un petit bateau de pêche.

Tacita Dean
Amadeus (swell consopio)
11 septembre – 18 octobre
Galerie Marian Goodman
79, rue du Temple
75003 Paris

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**