Shakti

Mariée, un enfant, Nandini, jeune femme indienne habitant au Canada, accepte de suivre son mari décidé à rentrer au Rajasthan auprès de sa mère, après avoir eu vent par les médias de carnages dans la région. Elle découvre alors une Inde rurale à mille lieux de son quotidien, soumise à des règles misogynes et archaïques. Voulant, après moult péripéties, quitter le pays avec son fils, elle se retrouve confrontée à Narsimha, son beau-père, homme violemment rétrograde et chauvin, lui refusant ce droit.

Librement adapté de Jamais sans ma fille , les raccourcis racistes en moins, Shakti est avant tout un remake en hindi d’Anthahpuram, dirigé en 1998 par le même réalisateur, Krishna Vamshi, en langue telugu. Le metteur en scène n’est, en effet, pas du tout un pur produit Bollywood, pour lequel il met en scène pour la première fois, mais vient de « Tollywood », industrie cinématographique de la province de l’Andhra Pradesh, dans le sud de l’Inde, deuxième fournisseur de films du pays. Moins naïf, ce jeune cinéma de langue telugu est aussi réputé pour sa crudité. Depuis Sindooram , en 1997, où il analysait les racines de la violence du naxalisme, un mouvement rural de tendance maoïste ayant parfois recours à des méthodes terroristes, Krishna Vamshi a en plus développé une conscience sociale forte. Sans ambages, il montre dans Shakti une Inde en marge de la croissance, souvent délaissée par les fastes de Bollywood. Swades : nous, le peuple d’Ashutosh Gowariker donnait une portée sociale au film bollywoodien au-delà de la façade romanesque. Shakti est dans la même veine, prenant le parti pris audacieux de s’aliéner une partie du public local en décrivant une société archaïque engoncée dans un cycle de violences, qui ne sont pas sans rappeler celles, albanaises, du roman Avril brisé d’Ismaïl Kadaré.

Constitué de parties juxtaposées, mais totalement distinctes les unes des autres, Shakti semble porter en lui son héritage métissé. Le film commence sur un incipit canadien extrêmement classique pour les familiers de Bollywood, avec les habituelles touches d’humour, jouant ici notamment sur le décalage entre pudibonderie indienne et liberté de mœurs canadienne. Quasiment sans transition le monde policé de l’Amérique du Nord, qui a remplacé l’île Maurice d’Anthahpuram, fait place à l’univers brutal du Rajasthan. C’est ici que la photo s’avère la plus intéressante car elle permet de donner une réalité au climat extrêmement aride de cette région, qui se matérialise par une violence exacerbée.
Dans cette partie en particulier, la réalisation est par contre exagérément appuyée, et les mouvements de caméra les plus improbables s’accumulent sans qu’aucun effet d’esbroufe ne soit épargné. C’est fort dommage car cette mise en scène ostentatoire nuit grandement à la tension narrative du film, lui conférant en plus un caractère futile en contraste avec le sujet central dramatique. Karisma Kapoor, alias Nandini, jeune mère héroïque victime des tortures de son beau-père, donne pourtant véritablement de sa personne. Si, par instants, l’empathie avec un personnage dont on partage les souffrances existe, c’est en grande partie grâce à une composition très passionnée de son interprète. En face, Nana Patekar, l’acteur qui joue Narsimha, est très convaincant en « grand méchant ». Certes, ses accès de violence peuvent paraître, par moments, un peu excessifs, mais c’est aussi sans aucun doute très jouissif à regarder.

Alors que Nandini vit une tragédie intense, Shakti s’offre alors une parenthèse imprévue avec l’apparition brève, mais marquante, de Shahrukh Khan dans des scènes d’un humour puéril, tirant résolument vers la farce, en total décalage avec le ton dramatique du film. Cette digression est l’occasion de ponctuer le récit par le second et dernier grand interlude musical, sûrement le plus réussi. Et ce n’est autre qu’Aishwarya Rai qui fait alors son irruption dans une séquence onirique teintée d’un érotisme puissant et étonnamment direct pour le cinéma indien. Les amateurs de la plastique d’Aishwarya Rai seront aux anges devant cette séquence courte, mais de haute volée, rappelant le pouvoir de la pluie pour donner à révéler, le tout sublimé par une danse de séduction dans laquelle l’actrice, absolument déchaînée, met beaucoup d’enthousiasme. Au final, cette séquence, typique mais détournée, synthétise peut-être le mieux les différentes influences qui habitent un film, rencontre improbable entre Tollywood et Bollywood, indépendance et grosse production, thématiques originales et codes classiques.

Shakti a le grand mérite de défricher un pan entier du cinéma indien, en nous faisant découvrir un cinéaste aux aspirations sociales éloignées des traditionnels fastes de Bollywood. Le mélange qui découle de ce film est paradoxalement assez plaisant à regarder. Malgré une mise en scène ostentatoire, et un dénouement un peu frileux et relativement incroyable au regard de tous les évènements montrés au préalable, Shakti se révèle être un film singulièrement dépaysant, venant confirmer la vitalité d’un cinéma indien dont il nous reste tant à découvrir.

Réalisation : Krishna Vamsi
Scénario : Krishna Vamsi
Musique : Ismail Darbar, Anu Malik
Interprétation : Karisma Kapoor, Sanjay Kapoor, Nana Patekar…
Pays : Inde
Genre : Drame
Durée : 2h 50min
Année de production : 2004
Date de sortie en France : 26 Juillet 2006
Distribution France : Zootrope Films

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