Mon nom est Tsotsi

La musique, comme un cadre temporel, inscrit le récit dans une réalité qui pour nous Occidentaux est totalement abstraite, des vies faites de douleurs et d’espoirs trop souvent éteints par les brutalités de la vie moderne. Voilà ce à quoi semble être destinée la bande originale du film Mon nom est Tsotsi . À écouter les morceaux composés par Zola ou Fela dans le film, ou encore Pitch Black Afro, il est facile d’imaginer la réalité de ces no man’s lands.
Premier genre musical, le kwaito, issu du métissage de la culture pop, rap et africaine (au même titre que le fut en son temps le blues, entre musique traditionnelle africaine et musique classique), est l’image sonore des townships, dont le plus bel exemple dans la bande originale est le morceau Matofotofo. C’est la musique préférée des jeunes Sud-Africains, véritable phénomène générationnel, comme il y a plus de vingt ans aux Etats-Unis lorsqu’a éclos le rap.

D’où vient le kwaito ? Dans les années 50 un gang s’était surnommé Amakwaito, déformation du mot kwaii, venant lui-même du mot hollandais kwaad, tous les deux signifiant « colère ». Les musiciens d’aujourd’hui ont gardé uniquement le mot colère, une colère issue de la misère. À l’origine, le thème des chansons était le manque d’avenir des jeunes Noirs sous l’Apartheid. Aujourd’hui c’est le sida (en Afrique du Sud, 20 % de la population adulte – entre 15 et 49 ans – est porteuse du VIH), les townships, le chômage et l’insécurité qui sont au centre de la plupart de ces morceaux, le quotidien de Tsotsi, du Boucher, de Miriam et de bien d’autres. Le kwaito, comme le rap, est donc le cri d’une nation qui veut être reconnue pour ce qu’elle est, riche de sa culture, de son histoire et de sa jeunesse qui meurt lentement dans les ghettos.

Alors, que pouvons-nous comprendre de ces musiques qui, tout comme le blues, chantent les vies d’hommes et de femmes noirs meurtries par l’homme blanc, mis à l’écart de la société ? Les rythmes sont particulièrement efficaces, grâce notamment à une importante utilisation des basses tant dans les voix que dans les instruments, générant des vibrations ressenties dans tout le corps. Le chant est un mélange d’anglais, d’afrikaans et de dialectes africains, symbole de la richesse culturelle d’un pays trop longtemps mis à la marge à cause de l’Apartheid. Alors, l’envie de bouger et de fermer les yeux nous prend, impression d’être un peu plus près des jeunes Sud-Africains, de Tsotsi et des autres, essayer non de comprendre mais de visualiser, même avec les oreilles, une parcelle de leur monde, ici musical. Nous nous trouvons donc à écouter une musique que nous ne connaissions pas, même si elle est très proche du rap, loin des clichés dont Paul Simon a été le premier ambassadeur, suivi d’un certain Johnny Clegg.

Certes un fossé nous sépare, nous Occidentaux, des souffrances d’un peuple soumis au pouvoir coercitif de l’Apartheid – encore que le racisme soit bien présent dans nos pays et que nos banlieues ne soient pas exemptes de certaines souffrances. Mais des morceaux tels que Stolen Legs ou On The Tracks , où le chant de Vusi Mahlasela est comme un pleur, ont toutes les chances de toucher.

N’y-a-t-il que douleur ? Non bien sûr, des morceaux plus gais parsèment la bande originale, comme Munt Omnyama , mais ils ne sont pas légion, comme dans la vie des personnages du film, où la douleur semble être plus souvent présente que les moments de joie.

Voilà une bande originale dynamique et tonique qui prend aux tripes, et elle se suffit à elle-même. Plaisir des oreilles de découvrir un nouveau mélange musical proche de nos codes mais en même temps tellement éloigné. Zola, l’artiste le plus présent sur l’album, n’a rien à envier aux rappeurs occidentaux, il transmet la douleur, la tristesse et la volonté d’aller plus loin et de sortir de ces marécages que sont la pauvreté et la violence.

*Gillian Slovo, Poussière Rouge , Christian Bourgois Editeur, 2001.

Distribution : Milan Music
Photo © Milan Music

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