30 ans de super héros

Aujourd’hui le film de super héros est définitivement une tendance du cinéma grand public actuel plutôt qu’une affaire de genre destinée à un public particulier – et restreint en conséquence. Les recettes de The Dark Knight en témoignent : les gens sont allés le voir comme il y a 40 ans on allait voir Lawrence d’Arabie. Les fans restent à la proue, certes, mais, finalement, tout le monde y va.

Pourtant, sur la période qui sépare le Superman de Richard Donner (1978) du Dark Knight de Christopher Nolan (2008), la thématique a évolué plutôt en sens inverse : porte-drapeau des couleurs de son pays, il n’arbore maintenant plus que les siennes, celles de son monde clos.

La première vraie adaptation hollywoodienne est donc celle de Superman , sensiblement 40 ans après sa publication papier – les quelques curiosités qui lui sont antérieures n’ont de valeur que pour les collectionneurs et les amateurs de nanars. Le super héros apparaît ici dans sa représentation la moins équivoque et la plus proche, du coup, de sa forme originelle.

Clark Kent est un individu insignifiant, tout à la fois timide, maladroit, presque à s’en prendre les portes sur le nez, et pour faire court, transparent. C’est là son problème, il aimerait qu’on le remarque, qu’on remarque ses qualités, son humanité, et par-dessus tout attirer l’attention de sa collègue de travail, Lois Lane. Celle-ci, comme les autres, ignore qui il est vraiment . C’est sur ce point et la problématique qui en découle que tout repose. Un type moyen qui est en fait plus qu’il n’y paraît.

A ce titre, pour répondre à une thèse largement répandue chez les comics fans et reprise par la bouche de David Carradine dans Kill Bill , dont le propos est de faire de son identité secrète sa véritable identité, il s’agit d’une nuance de peu d’importance ; Clark Kent est vraiment Superman de la même façon que Superman n’est ni plus ni moins que Clark Kent. Autrement dit Superman est bel et bien l’identité réelle mais aussi celle que personne ne peut voir. Douleur de l’ego.

Dans une séquence qui ne trompe pas sur ce que signifie cette projection super-héroïque, Superman apparaît à Lois Lane à la clarté de la nuit ; bien sûr, celle-ci en pince pour lui sans savoir que c’est l’autre – rappelons que la lévitation ou le vol en rêve dans la topologie freudienne renvoie à l’érection ; on comprendra mieux à cette lumière son désir de l’emmener dans ses rêves les plus fous , de l’emmener voler avec lui – il se présente devant elle, fier, le menton haut, flottant orgueilleusement ; quant à elle, elle est impressionnée par cette apparition nocturne qui impose sa présence, son désir de la prendre avec lui.

Superman est cependant une force positive. Sa clandestinité contrainte n’est pas la cause d’amertume. L’évolution des super héros conjointement à l’émancipation de la jeunesse, la légitimation de ses revendications conduiront à ce qu’ils fassent preuve de moins d’abnégation. Si Clark Kent fait contre mauvaise fortune bon cœur et accepte dans l’anonymat de sauver des gens qui ne le lui rendent pas dans « la vie civile », ses successeurs, eux, n’accepteront plus ce deal ingrat.

Hulk en donne la mesure. Bruce Banner ne vaut pas mieux que son homologue reporter et bien sûr, à son instar, sommeille en lui des ressources extraordinaires ainsi qu’une force terrible. Mais la différence réside en ce que, si Kent met Superman au service des autres, Banner ne devient Hulk que lorsqu’il est en colère, lorsque la soupape de sa tolérance a surchauffé, le mépris de son inexistence a dépassé les limites, là alors, il devient hors de contrôle, il frappe, détruit, crie. Sa révolte est egocentrique, et si les dégâts sont parfois lourds, tout le monde comprendra que c’est parce qu’il a été poussé à bout.

Depuis, le super héros est de cette école : sa puissance, proportionnelle à sa frustration, ses motivations, individualistes, son existence, vouée à ne pouvoir briller en plein jour. La résonnance au cœur de ces motifs n’a pas échappé à Sam Raimi (ni aux éditeurs de comics, en fait) qui fait franchement de son Peter Parker / Spiderman un ado. Fidèle, cependant, à la tradition positive, celle de Superman, il se consacre à sa mission super-héroïque sans se révolter de n’être pas plus considéré que le livreur de pizza qu’il est en parallèle. Un jour, il aura de grandes responsabilités, il le sait, et l’idée lui suffit. Une part du succès du film est peut-être à trouver dans la réconciliation des deux dynamiques de la thématique du super héros, l’ancienne qui lui fait prendre son mal en patience, contenté par la conscience de sa nature exceptionnelle, la nouvelle qui ressemble à s’y méprendre à une grosse crise d’ado.

The Dark Knight , la dernière adaptation en date, exprime, à son tour, ce conflit : Batman ne veut pas endosser son rôle de justicier dont l’idéalisme lui semble dérisoire, pour ne pas dire charlatan. Le fier héros masqué se fond dans l’apparat du sinistre vigilante, mais ce par pur complaisance : pour être le premier, faut-il que ses motivations soient altruistes, or ce n’est pas ce à quoi il aspire. La force de Batman a grandi dans les ténèbres de la solitude et du ressentiment, et l’employer au bien d’autrui, il s’en rend compte, est un leurre ; au fond, il ne veut pas rendre justice mais bien plutôt faire châtiment. Conflit d’intentions qui se pose donc au cœur du film de super héros actuel : veut-on des histoires de sauveur ou de vengeur ?

L’évolution du film de super héros marque aussi celle du public. Si Superman le film cherchait à élargir son public bédéphile vers le grand public, Batman est arrivé à faire du grand public un amateur de BD. Et le cinéma, dans son ensemble, confirme son penchant à l’adolescence.

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